Belles maisons de la Casbah .



En ville ou aux champs, le plan des habitations est tracé selon les mêmes principes. Un vestibule, la sqîfa, avec des banquettes de pierre où les visiteurs attendent. Sur un côté, et non pas (en règle générale) en face de l’entrée, une porte donne accès à la cour : on veut éviter une vue directe depuis la rue sur la cour.
La cour est le centre de la maison ; on y fait souvent la cuisine, sur un brasero en terre, le qanoun, et on y roule le couscous sur de vastes plats en bois de buis. Elle est entourée par une colonnade à arcs outrepassés. A l’étage de cette galerie, les pièces d’habitation, allongées et fraîches, peu spécialisées car le mobilier est léger et se transporte facilement de l’une à l’autre. Au centre de la cour, dans les maisons aisées, un bassin avec jet d’eau ; les colonnes sont souvent ornées ; ce sont parfois des colonnes torses en marbre d’Italie ; le tour des arcs est en plâtre sculpté et les murs sont revêtus de carreaux de faïence, quelquefois importés de Delft, qui entretiennent la fraîcheur. Ces maisons se défendent bien contre le soleil et la chaleur, mais moins bien contre le froid et l’humidité, qui sont pourtant réels à Alger. On monte à l’étage supérieur par des escaliers étroits, aux marches courtes et hautes ; il est plus proprement réservé à la vie privée ; la terrasse joue un rôle important puisqu’on s’y installe les nuits de Ramadan, et qu’on y dort à la belle saison.
Une telle maison n’a pratiquement pas d’ouvertures sur l’extérieur, et les lucarnes existantes sont protégées par une claire-voie
.
La construction fait appel à un mortier spécial, mélange de terre rouge, de sable de carrière et de chaux grasse, et utilise abondamment — pour les plafonds, pour les appuis extérieurs des étages en avancées -, le bois de thuya, très solide et peu putrescible. Pour les parties plus précieuses, les portes, on utilise aussi le bois de cèdre, qui a les mêmes qualités, avec, en plus, un parfum caractéristique. La décoration mêle les éléments locaux ou andalous (plâtre sculpté, bois tourné) à ceux que la richesse des reis permet d’importer d’Europe.
Enfin, l’eau, amenée par de multiples aqueducs bâtis tout au long de la période turque, distribuée par les fontaines, conservée dans les citernes des particuliers, joue un grand rôle. Elle est indispensable pour les ablutions des musulmans et aide à entretenir la ville et ses maisons.
Tout change brutalement lorsque les Français arrivent en 1830. Ils contournent la ville, s’installent à Fort l’Empereur au-dessus de la Casbah et obtiennent la reddition de la cité organisée pour résister aux attaques venues de la mer et dont ni les défenses ni l’artillerie n’ont suivi les progrès de la technique militaire européenne.
Alger conquis, c’est d’abord la désorganisation de la société traditionnelle : le dey s’embarque pour Naples, les janissaires sont expédiés à Smyrne et les clauses de la reddition restent lettre morte. Alger perd toute son administration avec ses anciens maîtres. Les conquérants s’appuient sur les deux groupes restants : les Juifs, qui voient avec enthousiasme leur émancipation, et, dans une moindre mesure, certains Maures. Mais il faut de la place aux nouveaux arrivants. La différence des civilisations en présence interdit la pratique des ” billets de logement ” pour la troupe, moindre mal en Europe. Les casernes existantes et le domaine beylical ne suffisent pas. L’armée s’empare donc de certaines mosquées et aussi des biens ” habous “, ceux dont les propriétaires ont consacré le revenu à l’entretien d’une fondation pieuse (mosquée) ou d’intérêt public (fontaine).
En réalité, il s’agissait surtout, pour les propriétaires, d’un subterfuge pour prévenir une confiscation de l’héritage par le gouvernement, la famille du fondateur jouissant du surplus, en général coquet, des revenus du domaine consacré. Mais indifférents à ces subtilités juridiques, les Français confisquent les biens ” habous ” et même les biens vacants ; or un tiers des Maures se serait enfui lors de la conquête.
En même temps que l’entretien des édifices publics et des fontaines est interrompu, un domaine colonial se constitue aussitôt dans la Casbah. De manière symptomatique, il a pour premier effet de couper la ville arabe de la mer.
Entre Bab el Oued et Bab Azoun, on détruit les souks. On trace des rues droites et carrossables. Avec les souks, disparaît aussi la belle mosquée de la Dame (es Saïda). Pour lutter contre le soleil qui frappe désormais la chaussée sans obstacle, on borde ces rues d’arcades. En 1832 et en 1835, le choléra ravage le quartier juif ; ses habitants sont déménagés, on rase leur quartier et on y crée la ” place de Chartres “. Ces mêmes Juifs s’occidentalisent, d’un pas inégal. Tel qui s’enorgueillit déjà de sa salle à manger Henri II fait encore brandir au mariage de sa fille le drap taché de sang, preuve de la virginité de celle-ci. Les invitées saluent l’apparition de “you-you ” enthousiastes, dans la nuit claire d’Alger.
Les destructions ont lieu à la hâte. Les maisons tombent à la chaîne lorsqu’on en abat une car elles sont solidaires entre elles, et l’administration essaie d’empêcher les abus les plus criants. Lorsque les demeures des Maures ne se sont pas effondrées, elles se retrouvent entourées de maisons à l’européenne, plus hautes, munies de fenêtres d’où l’on a une vue plongeante sur les terrasses et les cours intérieures des musulmans, qui ne peuvent accepter cette situation et déménagent. Leurs anciennes résidences, réoccupées par des chrétiens, sont adaptées à des habitudes différentes et sont défigurées : fenêtres percées dans les murs extérieurs, cours sur lesquelles on jette un toit pour en faire des entrepôts… Au reste, après 1962, nombre de maisons françaises subiront des modifications analogues, mais en sens inverse… Dans les parties hautes de la Casbah, des Kabyles, immigrants du bled, s’entassent dans les anciennes demeures bourgeoises ; on procède à un nouveau découpage des pièces, ledécor se dégrade.
De 1841 à 1847, une nouvelle enceinte, un peu plus vaste, est construite. L’ancienne est démolie de 1844 à 1846. C’est qu’Alger reste une ville militaire. En 1873 encore, le chef du Génie remarque : ” Sur 49.000 habitants, il y a 15.000 étrangers, 10.000 indigènes, 8.000 naturalisés et tout au plus 16.000 Français. ” En cas de coup dur, ce serait une ” dangereuse illusion ” de faire fond sur le patriotisme de, la population. Alger est toujours une ville à tenir, par la troupe française désormais comme par les janissaires auparavant, et la prostitution redouble. Elle est installée dans la rue de la Mer-Rouge et dans la Basse Casbah, rue Barberousse, rue Kataroudjil. Maupassant (La vie errante (1888)), la trouve ” innombrable, joyeuse, naïvement hardie ” et l’explique par ” l’inconscience orientale ” (sic). Mais les maisons qu’il évoque, avec leurs salons peints de fresques obscènes, abritaient surtout des prostituées d’origine européenne. Cinquante ans plus tard, on signale au contraire la réserve des prostituées arabes qui ne se déshabillent pas. ” Qui n’a pas l’aiguillon rapide du taureau peut s’adresser ailleurs. ” (L. Favre, Tout l’inconnu de la Casbah d’Alger, 1933) Les soirs de déprime, ” pour se punir “, elles éteignent des cigarettes sur leur bras. Presque toutes portent ces marques à côté de leurs tatouages.
Enfin, les innombrables petits cireurs de chaussures fournissent les recrues d’une prostitution homosexuelle dont les clients viennent parfois de fort loin. Masturbation dans les cinémas, nuits douteuses dans les bains maures ouverts aux hommes de 6 heures du soir à 10 heures du matin… La prostitution ceinture la Casbah, cette ville surpeuplée où s’entassent 40.000 personnes. Même si elle ne concerne qu’une partie très faible de ses habitants, c’est elle qui donne le ton et elle renvoie une image bien triste de l’ancienne ville des corsaires, quoi qu’en dise Maupassant. Après 1962, le régime s’est attaché à faire disparaître ces symboles de déchéance.
La déchéance de la Casbah doit pourtant être comparée à celle des vieux quartiers des villes européennes à la même époque. Dans les deux cas, les percées rectilignes répondent à des préoccupations d’ordre et de police. Il s’agit de tenir, ici les ouvriers, là les ” indigènes “. L’adaptation de la ville traditionnelle à l’économie capitaliste devait être réalisée, et elle ne pouvait l’être sans dommages pour le tissu ancien. A Paris, le XIXè siècle a vu disparaître à peu près tout ce qui restait de la ville médiévale, à part quelques églises. Et rappelons ce qui est arrivé à Istanbul, aux palais détruits ou défigurés au XIXè siècle, aux grands travaux réalisés dans les années 1950. Certes, le prix payé par Alger a été élevé : la mosquée es Saïda, la mosquée Mezzomorto, les tombeaux des Pachas, entre autres, ont été détruits ; il ne reste que deux bâtiments isolés de la Djenina, la mosquée des Ketchaoua a été refaite, la Casbah a souffert. Mais un changement de maîtres ne va pas sans violences, profanations, spoliations et destructions, comme on l’a vu, de nouveau, après l’indépendance de l’Algérie, en 1962. En 1830, la politique d’installation a finalement été beaucoup plus dure pour les gens que pour les bâtiments dont on a assez vite compris la valeur. Des visiteurs venus de Paris, comme Théophile Gautier ou Chassériau, sont intervenus pour défendre ce qui subsistait de la ville arabe. Quelque jugement que l’on porte sur leur goût d’esthète et leur penchant pour un certain exotisme, ils ont contribué à préserver un patrimoine. Au début du XXè siècle devait même apparaître un style pastiche, ” arabisant “, dans l’architecture européenne, auquel on doit la Grande Poste d’Alger (1913). Ce même style a parfois été poussé jusqu’à la caricature : ainsi, l’hôtel de ville de Sfax fut flanqué d’un minaret… Après la réaction des années 1930, Le Corbusier puis Fernand Pouillon ont médité les leçons d’architecture données par la ville des corsaires.
Aujourd’hui, le problème est double. D’une part, il y a beaucoup à restaurer (les casernes de janissaires qui subsistent, les maisons des reis) et les délicats édifices de la Casbah sont difficiles à entretenir puisque les anciennes techniques se perdent et que le bois de thuya n’est plus guère disponible. Les murs revêtus de faïence n’étaient pas faits pour recevoir une plomberie à l’occidentale. Les occupants d’avant 1962 sont allés se reloger dans les quartiers européens, tandis que les nouveaux venus étaient étrangers à la culture urbaine et séculaire qui a présidé à l’aménagement de la Casbah. Maison après maison, il faudrait concilier les exigences d’un minimum de confort moderne et la préservation, ou la restitution, d’un cadre exquis. Entreprise énorme ! Et puis, une fois de plus, que faire de la population ? Certains palais sont devenus des édifices publics. On peut considérer qu’ils sont sauvés et que, s’ils ne sont pas restaurés, ils pourront l’être. Mais si l’on veut conserver l’ensemble de la Haute Casbah, la tâche est redoutable.
Deuxième problème : comment maintenir en vie un centre historique sans détruire ce qui fait son caractère ? La solution n’a, semble-t-il, pas encore été trouvée. Les Français ont bâti au Maroc des villes nouvelles à côté, ou à une certaine distance, des villes indigènes ; le résultat le plus évident est une espèce de fossilisation de ces dernières.

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