La M’laya de Constantine


Si la m’laya m’était contée

Son histoire est intimement liée au destin tragique de Salah bey qui gouverna Constantine durant 21 ans dans le dernier tiers du XVIIIe siècle.

Depuis quelques années, le port du fameux voile noir par les femmes dit m’laya est un fait rarissime aussi bien à Constantine que dans les principales villes de l’Est algérien.Troquée contre le hidjab, par commodité pour certaines, par modernité pour d’autres, la m’laya est le dernier effet vestimentaire à avoir résisté aux tentations de la modernité après la disparition, depuis fort longtemps, de nombreux habits traditionnels masculins et féminins. L’apparition de la m’laya dans le vécu des femmes de l’Est algérien, particulièrement à Constantine, remonte à plus de deux siècles. Son histoire a toujours été intimement liée au destin tragique d’un homme exceptionnel qui marquera pour l’éternité la mémoire collective constantinoise. Il s’agit de Salah bey qui gouverna Constantine durant 21 ans dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Connu pour ses ambitions politiques illimitées, il vécut une fin brutale et tragique. « Le 8 août 1792, le dey Husayn, nouvellement nommé, proclame la destitution de Salah bey et envoie pour le remplacer un certain Ibrahim Bousbaa, ancien caïd du Sébaou, dans l’Ouest. Quatre jours après son arrivée à Constantine, les partisans de Salah bey mettent à mort Ibrahim Bousbaa et Salah bey reprend les rênes du beylik et entre, de fait, en dissidence contre la régence à Alger qui n’hésitera pas à lui envoyer une armée renforcée. Dans la ville, à la faveur d’une insurrection, Salah bey perd ses derniers appuis. Sa tentative d’insoumission se termine dans le sang. Il est arrêté et étranglé le 1er septembre 1792. »(1). Les conséquences de cet événement et l’origine de la m’laya se trouvent expliquées par H’sen Derdour dans son volumineux ouvrage Annaba, 25 siècles de vie quotidienne et de luttes. Il évoque ainsi que « les Constantinois, qui étaient passionnés par son drame et dans lequel tout leur paraissait invraisemblable, les femmes, plus particulièrement, n’hésitèrent pas à accuser “le destin” de l’énormité, de l’horreur du crime. Aussi “banoutète”, “fkèrète” et “nadabète”, après chants lugubres et pleurs, se donnèrent-elles la mission de prononcer un deuil qui dure encore de nos jours : le port d’un voile noir aux plis lourds, qui enveloppe la femme de la tête aux pieds avec pour accessoire une désagréable chebrella (savate sans talon) »(2). Faut-il savoir d’après le même ouvrage que les femmes de l’Est algérien avaient porté avec élégance, modestie et dignité le haïk blanc, bien qu’à cette époque ce voile noir et encombrant ne fut pas une nouveauté.
Une tradition perpétuée
Depuis 1792, le port de la m’laya, obligation faite à la fille qui atteint la puberté, n’a guère changé. Un rituel qui se transmet de génération en génération avec les mêmes gestes, même si les accessoires d’accompagnement ont changé avec le temps. Mme Houria F., qui se rappelle bien l’époque des années 1950 quand elle a vu ses tantes porter la m’laya pour la première fois, remonte au premier jour où elle a mis le fameux voile noir une année après l’indépendance. « A l’époque, la chebrella connaissait déjà ses derniers jours. Les jeunes femmes préféraient les babouches par temps froid et les sandales en été. Certains hommes parmi les plus conservateurs n’admettaient pas encore que leur femme se découvre les pieds. Ils leur imposaient de porter des chaussures avec des “sockets”, une sorte de chaussettes en laine. C’était un peu dur à supporter », nous dira-t-elle. Selon toujours Mme Houria F., « la confection de la m’laya se faisait toujours à partir d’un tissu noir long de 12 bras, confié aux soins d’un couturier. Avec le morceau de tissu blanc appelé aâjar mis sur le visage, l’ensemble nous coûtait environ vingt dinars dans les années 1960, soit le prix d’une pièce de louis d’or de l’époque. Cette dernière vaut aujourd’hui près de 4000 DA. La façon de mettre la m’laya a toujours été simple et rapide. Après avoir serré la partie supérieure autour de la tête, on balance d’un mouvement bref du bras, appelé “ramia”, l’aile droite puis l’aile gauche derrière l’épaule en les tenant avec deux épingles. Une large fente maintenue au centre permettra une liberté du mouvement pour les bras. » La m’laya, son histoire, sa simplicité et son charme font désormais partie du passé. Pour les nostalgiques, il ne faut pas rater une occasion d’admirer pour les rares fois une m’laya furtive dans la rue. Ce sera comme assister au passage d’une comète inconnue dans le ciel.

Arslan S.
El Watan – 11 novembre 2004

(1) D’après le livre d’Isabelle Grangaud La ville imprenable-une histoire sociale de Constantine au XVIIIe siècle Editions Média – Plus -Constantine – 2004.

 

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