Portrait : Mohamed Boumehdi, carreleur du ciel.



A 80 ans, il est aujourd’hui la référence de tous les céramistes algériens. C’est Fernand Pouillon, l’architecte réfugié à Alger, qui l’a découvert et lui a permis, en 1966, d’ouvrir un atelier.
Biographie
1924 Naissance à Blida.
1947 Découvre la céramique à l’usine de Berrouaghia.
1966 Rencontre Fernand Pouillon.
1967 Première fresque en céramique.

Dans sa vie, il s’est produit « un miracle » : sa rencontre avec Fernand Pouillon. Mohamed Boumehdi voue à l’architecte français une véritable vénération, au point qu’il est beaucoup plus facile de le faire parler de son mentor, ce « génie », ce « Dieu créateur », que de lui. A 80 ans, cette référence des céramistes algériens contemporains reste un passionné. Chaque matin, il est là, dans son atelier de Kouba, le cœur battant, à guetter les carreaux, les vases, la vaisselle que l’on extrait du four, encore brûlants. « Il y a toujours une surprise après la cuisson de la nuit. La profondeur et le mariage des couleurs… On ne sait jamais exactement ce que cela va donner. »
Du temps de Fernand Pouillon, Kouba était l’un des plus jolis quartiers d’Alger, mais les petites villas qui en faisaient le charme ont presque disparu, étouffées par des constructions anarchiques. Même pendant la décennie noire 1990, alors que les islamistes armés et les forces de sécurité algériennes se livraient à des affrontements sanglants dans le secteur, Mohamed Boumehdi n’a jamais quitté Kouba. Son atelier a toujours fonctionné, comme au premier jour.
C’est en 1966 que le « miracle » a lieu. Fernand Pouillon avait quitté la France l’année précédente pour s’installer en Algérie à la suite de déboires financiers et d’un séjour en prison qui l’avait durablement blessé. Le ministère algérien du tourisme lui avait confié la tâche d’équiper en complexes hôteliers l’Algérie nouvellement indépendante. Au cours d’une visite du Palais du peuple, à Alger, Fernand Pouillon était tombé en arrêt devant un panneau de céramiques. « C’est magnifique, mais plus personne ne sait faire cela de nos jours ! », avait-il soupiré. « Détrompez-vous, lui avait dit un accompagnateur, ce panneau a été fait il y a six mois… » L’architecte avait sursauté : « Amenez-moi tout de suite celui qui est capable de faire cela ! »
Cet homme, c’était Mohamed Boumehdi, postier le jour et céramiste la nuit. Pour faire vivre sa famille – il était déjà marié et père de deux enfants, dont l’un, Hachemi, travaille aujourd’hui avec lui -, l’artiste avait accepté un emploi « alimentaire » à la poste d’Alger. Ses moments de liberté, il les consacrait à la céramique. On lui confiait souvent des travaux de restauration, qu’il accomplissait avec plaisir depuis qu’il avait été initié au métier par de vieux maîtres, juste après avoir quitté l’école avec un certificat de comptabilité en poche.
La première rencontre entre Fernand Pouillon et Mohamed Boumehdi a lieu à la villa des Arcades, une résidence du XVIe siècle, où l’architecte français a installé ses bureaux. « J’avais apporté avec moi quatre ou cinq carreaux. Pouillon les a regardés, et il m’a dit : « C’est vous qui faites cela ? » J’ai dit : « Oui, c’est moi. » Il m’a alors demandé : « Montrez-moi votre main ! » Il l’a regardée et il s’est exclamé : « Mais vous avez de l’or dans cette main ! »
DES COULEURS, DES FLEURS, DES OISEAUX…
Dans les jours qui suivent, la vie de Boumehdi bascule. Pouillon le persuade de démissionner de son emploi de postier et lui ouvre un local à Kouba. « Nous n’avions pas un sou, ni lui ni moi. Et je n’avais rien, ni table, ni outils, ni personnel. Je suis allé dans la rue et j’ai recruté huit garçons qui avaient été renvoyés de l’école. Je leur ai appris à donner des coups de pinceau sur papier. On a démarré dès que j’ai reçu mon four. La première fois, je n’ai pas dormi. J’ai surveillé la cuisson toute la nuit. Au matin, quand on a sorti les carreaux, il y avait des ocres, des bleus, toutes sortes de couleurs superbes… C’était la plus belle fournée que j’aie jamais obtenue. J’ai couru la montrer à Pouillon. J’étais euphorique, lui aussi… »
Pouillon est un personnage flamboyant, fort en gueule, une légende, Boumehdi est discret, paisible, inconnu. Mais l’art les rapproche et une complicité professionnelle durable se noue entre eux. « Ils se parlaient avec les yeux, se souvient Hachemi Boumehdi. Au début, beaucoup de gens m’ont dit : « Attention, Pouillon va te voler ! » Et moi je leur répondais : « On ne peut pas m’escroquer, je n’ai rien ! » »
Boumehdi devient l' »habilleur » des œuvres architecturales de Pouillon. Ensemble ils s’attellent à la réalisation de nombreux sites hôteliers ou touristiques : Moretti, Zeralda, Sidi Fredj (ex-Sidi Ferruch) ou encore Tipaza. Avec eux, l’ornementation, cet art de la civilisation musulmane, renaît. L’Hôtel El Djazair (ex-Saint-Georges) d’Alger constitue l’une de leurs plus belles réussites. Pouillon est chargé de la rénovation et de l’agrandissement de cet établissement construit à la fin du XIXe siècle sur l’emplacement d’un vieux palais hispano-mauresque. Il confie à Boumehdi la tâche d’en habiller les murs et les piliers, soit 96 panneaux de trois mètres de haut sur un mètre de large. Le résultat ? Une profusion d’arabesques, de fleurs, d’oiseaux, de volières… « Vous embellissez mes murs ! », s’exclame Pouillon.
Au fil des années, le travail de Boumehdi se diversifie. Un jour, il voit arriver chez lui Mgr Duval, l’archevêque d’Alger, qui lui demande d’aménager la stèle sur laquelle repose la Vierge noire de la basilique Notre-Dame-d’Afrique. L’artiste se met au travail. Quand il a fini, il découvre, catastrophé, que le bleu de ses céramiques jure avec celui du manteau de la Vierge. « J’ai tout cassé, immédiatement ! J’ai autant de respect pour mon travail que pour la religion des autres. »
Parfois, c’est au tour de Fernand Pouillon de se retrouver confronté à des situations inattendues, raconte encore Boumehdi. Un matin, l’architecte français découvre des échafaudages dressés contre l’église de Diar el-Mahçoul, en face de chez lui. Cette église, c’est lui qui l’a construite, avant l’indépendance, et elle fait sa fierté. Pouillon apprend, éberlué, que « son bijou » va devenir une mosquée. Le clocher doit se transformer en minaret.
« Arrêtez tout ! Je prends cela en charge », ordonne-t-il aux ouvriers, affolé à l’idée que l’on puisse massacrer son travail. Il veille au grain pendant toute l’opération et fait appel, une fois de plus, à Boumehdi. Celui-ci recouvre le clocher de carreaux de céramique bleus émaillés d’or et en fait un minaret « aussi beau que ceux d’Ispahan ». Quand Pouillon voit le résultat – magnifique -, il n’a qu’une phrase, en guise de compliment : « Il fallait être fou pour oser mettre du bleu dans le bleu du ciel ! »
par Florence Beaugé
Image hébergée par servimg.com

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