La chemise des dames de la capitale.


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Au début du XVI siècle, Alger a acquis une place suffisamment importante dans la région pour provoquer les attaques répétées de la flotte espagnole, d’autant qu’après la chute de Grenade en 1492, des milliers d’exilés fuyant la Reconquista sont venus grossir les rangs de sa population. Afin d’obliger le roi d’Alger à payer tribut à l’Espagne, une forteresse appelée Penon est construite sur l’île principale de la ville en 1510; les Algérois font appel aux frères Barberousse, quelques années plus tard, pour mettre fin à cette menace. Ces derniers demandent le soutien des forces ottomanes et ainsi s’entame une nouvelle page de l’histoire algéroise (chapitres « fouta » et « ghlila »). Contrairement à l’idée généralement répandue qui attribue l’essor d’Alger à son entrée sous tutelle ottomane, tout porte à croire que c’est le nouvel élan qu’elle
a amorcé au XIVe siècle et confirmé au XVe qui attire sur elle le regard intéressé des uns et des autres durant le siècle suivant.
A la veille de l’arrivée des Barberousse, Léon l’Africain, qui a visité Alger entre 1510 et 1517, écrit : « Elle est très grande et fait dans les quatre mille feux. Ses murailles sont splendides et extrêmement fortes, construites en grosses pierres. Elle possède de belles maisons et des marchés bien ordonnés dans lesquels chaque profession a son emplacement particulier. On y trouve aussi bon nombre d’hôtelleries et d’études [hammams]. Entre autres édifices, on y remarque un superbe temple très grand, placé sur le bord de la mer, et devant ce temple une très belle esplanade aménagée sur la muraille même de la ville, au pied de laquelle viennent frapper les vagues. » Sa description ne s’accompagne malheureusement pas d’informations relatives au costume d’Alger, comme il le fait pour Tlemcen, Fès, Tunis ou Le Caire; toutefois, à l’instar de ces dernières, la tunique garde un statut important dans le costume algérois du début du XVIe siècle.
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L’étude de l’évolution du costume lorsque, sous tutelle ottomane, Alger devient la capitale du pays au XVIe siècle, sera centrée autour du chapitre consacré aux pièces ouvertes devant car leur généralisation constitue le fait déterminant de cette période. Il n’en demeure pas moins que la première description précise du costume algérois, qui date de la fin du XVI’ siècle, époque où la ville est en pleine effervescence, commence par évoquer la chemise fine (qmedja) et les autres chemises-tuniques, en précisant qu’elles constituent les pièces majeures du costume des citadines. L’abbé Haëdo observe en effet : « D’abord, elles portent des chemises de toile très blanches, très fines, sans col, comme du reste dans toutes les autres parties de leur costume, qui est toujours très décolleté; ces chemises sont si longues qu’elles leur arrivent aux pieds et sont larges comme deux chemises d’homme. Par-dessus ladite chemise, elles portent une de ces trois choses ; ou une autre chemise très grande, large, très fine et très blanche, qu’elles appellent « Adorra » [gandoura], ou une « Malaxa », qui est une sorte de drap […]; elles s’en entourent le corps par-dessus la chemise. Ce que beaucoup ont encore, elles portent sur la chemise de toile une autre de soie ordinaire ou transparente qui leur arrive aux pieds. »
La sobriété et la simplicité de ces chemises pourrait sembler inattendue dans une ville qui connaît un essor spectaculaire entre le XVIe et le XVIIe siècle et qui devient, en l’espace de quelques décennies, la ville la plus puissante du Maghreb et l’une des plus convoitées par les puissances européennes. L’habitude de décorer l’encolure des tuniques de plastrons richement brodés s’installe pourtant chez les citadines maghrébines, suite à l’arrivée massive des Andalous et des Morisques d’Espagne »; enrichie et alourdie, la tunique conserve une place de choix dans le costume féminin des provinces ottomanes du Maghreb, ce qui n’empêche pas l’extension de l’influence du caftan oriental et de ses dérivés. Le cas du costume cérémoniel de certaines citadines tunisiennes qui comporte jusqu’au XIXe siècle un caftan de velours muni d’épaulettes brodées, porté sous la tunique pour soutenir le poids des décorations de cette dernière et pour mieux la mettre en valeur, illustre le statut particulier de la tunique dans les costumes de cette région de la Méditerranée.
A Alger pourtant, ni les plastrons brodés, ni les dorures, ni même les broderies au fil de soie colorée pour lesquelles les Algéroises excellent pourtant (chapitre « coiffes »), ne sont appliqués à la chemise. Seuls des rubans de couleur continuent à orner cette pièce du costume comme le souligne le voyageur anglais Shaw en 1732 : « Les chemises des hommes ont les manches larges et ouvertes, sans aucun pli an poignet, et celles des femmes sont faites de gaze et de rubans de différentes couleurs, cousus par bandes. » L’association de gaze et de rubans confirme que la persistance des clavi répond à la fragilité des coutures qui joignent les pans de fine étoffe qui composent la chemise. Dans les années quatre-vingt du XVIIIe siècle, le diplomate Venture de Paradis observe l’importance de l’industrie des rubans de soie à Alger : « On y fait des rubans de soie de toutes couleurs et de toutes grandeurs, même jusqu’a un pan de large. Les rubans couleur écarlate et violet ont même plus d’éclat et de solidité que ceux de la chrétienté et il se vendent aussi plus cher […]. il se fait dans tout le royaume d’Alger une grande consommation de rubans pour l’ornement des meubles et des habits des
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femmes. Celles-ci surtout en emploient une grande quantité dans les manches de leurs chemises. Elles sont très larges, composées de trois toiles, et-entre chaque toile il est de mode d’y mettre un ruban »
La disposition des rubans correspond à la jointure des pans qui composent le vêtement, c’est pourquoi, en élargissant les manches de leurs chemises comme leurs voisines de Méditerranée orientale, les Algéroises ont recours dès le XVIIe, et plus encore au XVIIIe siècle, à l’application de rubans sur les manches. L’introduction de fragiles dentelles en fil de soie ou en fil doré, fabriquées localement ou importées d’Italie, accroît l’utilisation de ces applications de rubans. Venture de Paradis s’étonne ainsi de cette forme d' » excès » que présente la chemise des dames fortunées d’Alger : « L’habillement des femmes est composé d’une chemise de gaze ou soie et coton coupée sur le devant comme la chemise d’un homme et même moins ouverte; elle descend jusqu’à la cheville. Les manches sont d’une largeur démesurée, et elles sont aussi larges que la longueur entière de la chemise, mais elles ne sont ouvertes que depuis l’omoplate jusqu’aux hanches. Ces manches sont entrecoupées par des rubans de diverses couleurs en soie, au milieu desquels est aussi une bande de brocart. Tout à l’entour des manches on coud encore enferme de manchettes une dentelle en or ou en argent; quelquefois même au lieu de rubans de soie ce sont des galons. Ces ornements vraiment ridicules rendent une chemise fort chère. »
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Dans le costume des citadines européennes, la chemise constituait généralement une pièce de lingerie; au regard d’un diplomate étranger, l’importance accordée à la chemise par les Algéroises pouvait donc paraître déplacée, voire « ridicule ». Le passage de la chemise blanche épurée décrite par Haëdo à la fin du xvi’ siècle à la chemise ornée de dentelles et de rubans observée par Venture de Paradis deux siècles plus tard traduit une évolution évidente dans le costume algérois. Certes, aucun des deux auteurs ne précise clairement à quelle catégorie sociale appartiennent les Algéroises dont il décrit la chemise et l’on peut imaginer qu’au XVIe siècle, les plus riches citadines pouvaient déjà commencer à afficher les « excès » relevés par Venture de Paradis et qu’inversement, les femmes moyennement aisées portaient encore au XVIIIe siècle des chemises fines et sobres comme celles mentionnées par Haëdo. L’étude des autres parties du costume, de la veste et des coiffes en particulier, démontre toutefois qu’une évolution vers plus de fantaisie et surtout vers une plus grande différenciation sociale à travers le costume s’est effectivement manifestée entre ces deux dates, Le XVIIIe siècle est pourtant le siècle où s’entame le déclin d’Alger, mais les conséquences du bond en avant du XVIe siècle sur le costume ne sont réellement perceptibles qu’environ un siècle plus tard, et elles se prolongent encore bien après le ralentissement de la croissance de la ville ; de semblables décalages entre l’histoire événementielle et l’histoire du costume sont fréquents. De la même façon, il faut attendre le début du XIXe siècle pour Image hébergée par servimg.com

que le déclin de la ville, entamé pourtant plusieurs décennies auparavant, se reflète sur le costume…
Déclin de la chemise
Lorsqu’on 1830, Alger tombe aux mains des troupes françaises et que certains peintres la découvrent peu après, les descriptions et les relevés qu’ils font du costume des Algéroises ne véhiculent déjà plus la même image que celle évoquée par les écrits de Venture de Paradis un demi-siècle plus tôt. Certes, l’élite de la ville a été contrainte à fuir dès les premiers mois de l’occupation française; les femmes d’Alger aperçues par Delacroix en 1832 sont sans doute plus simplement habillées que celles qui se sont exilées à Tunis, Alexandrie, Naples, Livourne, Saida, Beyrouth, Alep, Damas, Tanger ou Rabat à la même période. On peut toutefois supposer que le raccourcissement de la chemise, la réduction de la taille de ses manches et par conséquent l’abandon des rubans autres que les clavi situés sur les coutures latérales concernent le costume de l’ensemble des Algéroises dès le début du XIX’ siècle. Même si, comme le souligne l’ambassadeur américain Shaler à la veille de la chute d’Alger, quelques Algéroises possèdent encore des fortunes colossales et une quantité étonnante de bijoux, les effets de la crise politique et économique se sont répercutés sur le costume par un retour à une certaine forme de sobriété. La chemise s’arrête ainsi au niveau du genou; ses manches sont encore suffisamment longues pour être nouées derrière le dos. Cette solution, déjà pratiquée depuis l’Antiquité, permet de dégager les bras Image hébergée par servimg.com

lorsque la température l’exige ou pour vaquer à certaines activités domestiques. On observe que sur de nombreux tableaux du XIXe siècle, les manches des chemises algéroises sont souvent coupées dans un tissu encore plus fin et transparent que celui de la partie centrale de la chemise.
Sans doute trop onéreuse pour des femmes .dont la chute du niveau de vie s’accélère brutalement, la dentelle ne figure plus sur les manches des chemises à la fin du XIXe siècle ; elle semble avoir été remplacée par une matière moins coûteuse, mais pouvant produire un effet similaire lorsqu’elle est brodée : le tulle. Seul le bord des manches reste décoré d’un fin liseré de dentelle crochetée à la main. En adoptant ce tulle blanc brodé de motifs végétaux, les Algéroises conservent la finesse et la légèreté de leurs chemises et perpétuent, par conséquent, la nécessité de l’application de rubans sur les coutures qui relient les manches au reste du vêtement.
C’est ainsi que les clavi restent en vigueur au XIXe siècle et que le modèle ample et épuré, issu de la tunique méditerranéenne antique, bat son « record de longévité » dans cette capitale, élevée sur les fondations d’Ykosim.
L’influence croissante des modes françaises aboutît progressivement à l’adoption de blouses moins amples et moins légères, au début du XXe siècle. Munie d’emmanchures plus étroites, la camisora (camisole) apparaît, accompagnée d’une « chemise de peau » (qmeja nta el-lhem) cintrée à la manière des dessous européens; les clavi cèdentImage hébergée par servimg.com

ainsi devant une forme de chemise au volume plus réduit qui se porte plus ou moins accolée au corps, quelquefois même munie de manches resserrées aux poignets et ornées de volants.
Contrairement à leurs voisines tlemcéniennes ou constantinoises dont le costume cérémoniel a conservé le modèle de la robe à plastron en le faisant évoluer vers des formes plus modernes (blousa tlemcénienne, jubba ou gandoura constantinoise, encore portées aujourd’hui à l’occasion des fêtes), les Algéroises abandonnent définitivement la chemise à clavi, et toute forme de tunique ou de chemise, au profit du caraco de velours brodé qui se porte fermé dès les premières décennies du XX’ siècle et qui compose, avec le serouel, le costume cérémoniel d’Alger.

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1 commentaire (+ vous participez ?)

  1. dziria
    Déc 25, 2012 @ 20:14:25

    trés intéressat

    Réponse

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