Le seronel d’intérieur.


Jusqu’au début du XX’ siècle, les Algéroises portent à l’intérieur de leurs maisons un serouel « de petit modèle, ample sans excès, de couleur et par fois brodé, couvrant les cuisses ». Comme son ancêtre andalou, il s’arrête à mi-mollet et se porte sous la tunique; plus celle-ci raccourcit (elle arrive au niveau des hanches à la fin du xix’), plus il devient visible (même longue, la chemise le laisse entrevoir car elle est souvent transparente). Seul à couvrir le bas du corps ou accompagné de la fouta rayée, le serouel court s’enrichit du goût des citadines pour les étoffes fines et parsemées de petits motifs fleuris.
Léger et confortable, ce vêtement est parfaitement adapté à la posture assise qui reste l’attitude diurne habituelle. Alors que dans les pays moins tempérés, on s’éloigne du sol en surélevant les sièges et les talons des chaussures, « les climats chauds réclament que l’on s’asseoie au frais, donc près du sol. Le confort va se situer à cette altitude». Epurée et fonctionnelle. la conception des demeures algéroises et de leur mobilier obéit aussi à cette recherche de confort ; ainsi, « la fenêtre commence souvent à 35 cm du sol […], calculée pour satisfaire à la station assise». Les sols sont recouverts de pavés de marbre ou de céramique et « les systèmes de chaussures étaient d’ailleurs étudiés pour la facilité du déchaussement point de lacets ni de boucles ». Seul le port de babouches à semelles de peau reste autorisé dans les intérieurs.
Outre son confort pour la position assise, l’expansion du serouel court a aussi été favorisée par la configuration de la ville d’Alger, Durant le XVI’ siècle, l’arrivée massive de Morisques, d’officiers et de soldats ottomans et, plus encore, d’Européens attirés par les possibilités offertes par l’essor de cette capitale, oblige les bâtisseurs algérois à concevoir les édifices en hauteur. Située sur une colline naturellement limitée par des ravins, « voici donc Alger prisonnière dans ses murs, ne pouvant ni avancer ni reculer, tant sa géographie la contient dans le microclimat d’une orientation protégée et favorable. Bien d’autres villes ont pu s’étendre et s’entourer de remparts successifs. Elle non. Sa condition est inexorable ». Circonscrite dans son célèbre « triangle blanc », la ville accumule les constructions à étages et pour parer aux tremblements de terre, les maisons sont agencées de façon à se rapprocher, souvent même à se toucher sur les niveaux supérieurs, par-dessus les ruelles étroites. Un réseau parallèle de circulation par les terrasses se constitue alors à travers la ville car chaque maison, aussi modeste soit-elle, doit avoir sa terrasse et « sa portion de mer » à regarder.
La différence de hauteur d’une bâtisse à l’autre étant réduite, les Algéroises n’hésitent pas à faire de ces terrasses le domaine privilégié de leurs allées et venues, traversant parfois des quartiers entiers en enjambant quelques ruelles ; le port d’un serouel n’entravant pas le mouvement des jambes, tout en assurant décence et agilité, répond aussi à cette particularité urbanistique. Au XVIIIe siècle, le voyageur anglais Thomas Pellow décrit le costume des citadines :
« Entièrement voilées, elles ne montrent que leurs jambes, qui sont généralement découvertes quand elles sont chez elles ou quand elles se rendent visite par les toits des maisons. » Ce mode de déplacement n’étant probablement que très peu ou même jamais pratiqué par les dames aristocrates de la ville, il poursuit : « Seules les femmes de condition portent de longues culottes dont les plis entourent la cheville. » Toutefois, une fois descendues de leurs terrasses, même les Algéroises moyennement aisées munissent leurs serouels de jambières moins longues et donc moins plissées que celles des plus riches pour sortir, Le serouel court connaît une grande faveur auprès des Algéroises du fait de ces raisons pratiques, mais aussi parce qu’une autre composante du costume, la fouta, couvre les jambes sans entraver leur mobilité. Les autres costumes méditerranéens qui comportent un pantalon (non seulement ceux des citadines maghrébines, mais aussi des Egyptiennes, des Syriennes, des Grecques, des Turques, etc.) ne connaissent pas cette forme de pagne : le serouel, lorsqu’il est
court, reste dissimulé sous la longueur des tuniques et des caftans. Seules les Tlemcéniennes portent la fouta, mais réputées pour leur conservatisme, elles n’affichent jamais leur serouel court, Jugeant indécent le fait de « montrer leur culotte » et plus encore de la porter comme les hommes.
Seules la finesse et les teintes des tissus permettent de différencier le serouel féminin d’Alger de son équivalent masculin, répandu dans tout le Maghreb et au-delà (Grèce, Albanie, etc.). En signifiant leur féminité à travers la fouta, les Algéroises n’éprouvent pas le besoin de cumuler les éléments distinctifs ; elles peuvent se passer des robes et des manteaux couvrants qui encombrent leurs voisines méditerranéennes et profiter du confort du serouel court. Le costume cérémoniel algérois se distingue ainsi de celui des autres villes par son serouel qui conserve ses titres de noblesse jusqu’au XIX’ siècle ; en 1830, Raynal remarque au cours d’une fête algéroise que « la mariée avait une culotte à raies blanches, rouges et bleues, en soie et fort éclatante; la forme en est semblable à celle des culottes des hommes».
Au-delà des explications fonctionnelles analysées ci-dessus, faut-il voir dans cette spécificité algéroise un apport andalou particulier, distinct de celui des autres citadines d’Afrique du Nord ? Il convient de rappeler que l’afflux des Espagnols musulmans et juifs s’étale sur plusieurs siècles : les premiers arrivés ne sont pas vêtus de la même façon que ceux qui émigrent au XVIIe siècle- De plus, chaque royaume espagnol se caractérisait par un costume spécifique, malgré une composition générale commune. Or les exilés ne sont pas seulement originaires d’Andalousie, mais aussi de Castille, d’Aragon et d’autres régions de la péninsule ibérique; il est donc possible que l’origine précise et la date à laquelle sont arrivés les émigrés les plus nombreux, qui ont été par conséquent les plus influents sur la vie culturelle d’Alger, participent à l’explication du statut particulier du serouel court dans le costume féminin. Mais la recherche de ces origines s’avère complexe car le mélange avec la population locale s’est rapidement effectué.
D’autres domaines de la vie culturelle algéroise peuvent toutefois proposer des indices : les musicologues expliquent par exemple les différences stylistiques entre les musiques des grandes cités maghrébines par l’attribution à chacune d’elles d’une capitale andalouse qui lui aurait légué les traits caractéristiques de son patrimoine musical ; c’est le cas de Tlemcen avec Grenade et « à l’instar de Tlemcen, d’autres villes cultivent un jumelage avec leur terre d’origine. Séville pour Testour, Valence pour Fès, Cordoue pour Alger». Il est difficile de mesurer les traces de ce jumelage dans le costume, mais il est intéressant de noter que le blanc, symbole de la dynastie umeyyade de Cordoue, garde longtemps un statut particulier dans le costume algérois ; voile, foulard, serouel de sortie et chemise se doivent d’être blancs, « très blancs » même, selon Haëdo. En fait, cette blancheur répond à la chaleur du climat méditerranéen durant une bonne partie de l’année et l’importance accordée par les Algéroises au confort serait plus à l’origine de cet attrait pour le blanc qu’une éventuelle réminiscence cordouane; d’ailleurs, cette influence cordouane sur les Algérois serait-elle à dater du XIII’ siècle, suite à la reconquête chrétienne de la ville en 1236, ou du XVIP siècle, alors que la blancheur des Unieyyades n’est plus qu’un lointain souvenir et que les Morisques qui représentent «plus de 10 % [6 % à Séville] de la population totale de la capitale » du royaume de Cordoue prennent le chemin de l’exil vers le Maghreb ?
Un autre aspect de la vie culturelle algéroise pourrait Indiquer la provenance précise d’une grande partie des exilés espagnol. Au début du XVI siècle, Léon l’Africain précise que, de passage à Alger, il a logé « chez l’ambassadeur qui avait été envoyé en Espagne et qui avait rapporté environ trois mille manuscrits arabes qu’il avait achetés a Sativa [Jàtiva], ville du royaume de Valence». Un tel intérêt pour des manuscrits anciens peut surprendre quand on sait qu’à cette date, la situation d’Alger, paralysée par le Penon espagnol, n’est pas des plus favorables. L’hypothèse suggérée par M. Larechaf selon laquelle les émigrés installés à Alger entre fa fin du XV’ et le début du XVIe siècle pourraient être « originaires en majorité de Jàtiva où ils avaient dû abandonner leurs biens lors de cet exode massif, et d’où, plus tard, les lettrés et hommes de science exilés en terre algéroise voulaient tenter de sauver les riches bibliothèques ayant appartenu a leurs proches et lointains aïeux, ou à d’anciens concitoyens andalous», est intéressante.
Sur la paroi d’un bassin de marbre de Jàtiva datant probablement du XI siècle, des personnages masculins munis d’instruments de musique portent des costumes dont la souplesse retient l’attention : tuniques aux manches pendantes ou retroussées et longs pantalons. On pourrait y voir un parallèle avec l’ampleur et la souplesse caractéristiques du costume algérois, mais l’étude d’une telle hypothèse nécessiterait une recherche plus approfondie sur le costume de Jàtiva,,.
Les quelques indices relatifs à l’origine précise des principales composantes de la population andalouse qui auraient été accueillies a. Alger ne révèlent pas de contradictions avec les particularités du costume de cette ville; Us ne suffisent pas non plus à les expliquer car l’essentiel de ces caractéristiques semble découler de conditions géographiques, climatiques et sociales. Adopté par les Algéroises dès les premiers siècles du second millénaire, le serouel gagne du terrain sur la chemise et se taille une place de plus en plus externe et visible dans le costume, sous l’influence des Morisques arrivés au début du XVIe siècle; à cette époque, sur un total d’un peu moins de 150 000 habitants, Alger compte environ 25 000 Morisques (cinq fois plus qu’un siècle auparavant) pour seulement 15000 Algérois « d’origine » ! Cependant, les grandes différences qui persistent entre le costume d’Alger et celui de Tunis – ville qui a accueilli un nombre encore plus grand de Morisques – démontrent que les costumes citadins du Maghreb ne se sont que modérément inspirés des modes morisques. Une nette distinction persiste en effet dans la forme et dans l’évolution des serouels respectifs des deux métropoles, alors qu’il s’agît de la composante du costume la plus concernée par l’influence morisque, puisqu’on dehors des Algéroises et des Tunisoises, les autres citadines maghrébines n’ont Jamais admis de serouels apparents dans leur costume et encore moins dans leur costume cérémoniel. Plus sobre que son voisin tunisois, le serouel algérois garde une grande simplicité, tant dans sa forme d’intérieur que dans celle de sortie.

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