Le serouel de sortie des Algéroises.


Pour composer leur pantalon de sortie, les Algéroises ont commencé par lier des jambières blanches au serouel court, comme dans le modèle andalou d’origine. Cette partie du costume ne retient pas l’attention des voyageurs européens car elle est cachée sous le voile sur l’essentiel de sa longueur; Haedo ne lui accorde par exemple qu’une seule phrase ; « Quand elles sortent, toutes portent des pantalons de toile très blancs qui leur descendent sur les chevilles et des souliers noirs. » Vers 1724, Laugier de Tassy observe qu’elles « vont habillées à peu près comme les hommes. Leurs caleçons vont jusqu’à la cheville ». Six décennies plus tard, Venture de Paradis se contente de relever que « leur sarwal [pantalon] de satin ou de toile fine leur descend jusque sur les papouches ». Le serouel de sortie doit être blanc, mais cette blancheur est réservée aux femmes mariées ; Shaw précise vers 1732 que « les caleçons des filles sont distingués de ceux des femmes mariées, en ce qu’ils sont ouvragés à l’aiguille ou rayés de bandes de soie et de toile », et jusqu’au XIXe siècle, « les jeunes filles se distinguaient par un pantalon de plusieurs couleurs».
Les Algéroises de confession juive ne semblent pas avoir manifesté d’intérêt particulier pour le serouel; à la fin du XVIe siècle, Haédo affirme que «les juives s’habillent de la même façon [que les musulmanes] si ce n’est qu’elles n’ont ni pantalons ni souliers, mais seulement des sandales de cuir». Les illustrations de costumes féminins juifs du XIX’ siècle représentent toujours de longues robes qui reflètent d’évidents antécédents andalous et européens, mais point de pantalons apparents. En effet, « les Juifs sont en très grand nombre à Alger. Il y en a, selon Grammaye, des descendants de ceux qui se réfugièrent en Afrique après la destruction de Jérusalem par Vespasien, ou qui abandonnèrent la Judée pendant les persécutions qu’ils eurent à essuyer de la part des Romains, des Persans, des Sarrazins et des Chrétiens. Mais le plus grand nombre vient de ceux qui ont été chassés de l’Europe : de l’Italie en 1342, des Pays-Bas en 1350, de France en 1403, de l’Angleterre en 1422 et de l’Espagne en 1492». Les Majorquins qui s’installent à Alger dès 1391 et les Livournais arrivés aux XVIe et XVIIF siècles constituent aussi des branches importantes de la communauté juive de la ville et comme dans les autres métropoles maghrébines, « les Juifs établis de longue date dans le pays s’habillaient comme les Maures […]- il en était autrement des Juifs livournais qui s’habillaient à l’européenne et portaient chapeau et même perruque comme les chrétiens».
Le costume féminin des Juives algéroises ne semble toutefois pas avoir retenu les robes ajustées à la taille et encore moins les corsets européens ; l’ampleur, les plastrons brodés et le penchant persistant pour le bicolore des tuniques traduisent plutôt une origine andalouse. Le serouel reste une pièce de lingerie cachée sous la robe, comme à Tlemcen, à Constantine ou dans les villes européennes. Le fait que les Juives tunisoises portent par contre un serouel muni de jambières brodées, comme celui de leurs concitoyennes musulmanes, accompagné d’une tunique nettement raccourcie, confirme que le maintien des robes longues et l’absence de pantalons visibles dans le costume des Juives d’Alger est lié à la présence d’un grand nombre de familles d’origine européenne au sein de cette communauté.

Les métamorphoses du serouel algérois
Un siècle après l’arrivée des frères Barberousse à Alger en 1516, la fortune de la nouvelle capitale de l’Algérie et les changements sociaux qu’elle entraîne se reflètent de manière décisive sur le costume. Cette évolution concerne surtout les caftans et leurs dérivés qui ne sont pas encore omniprésents dans le costume à la fin du XVI » siècle. L’influence des modes levantines sur le costume algérois ne devient réellement perceptible qu’au cours du XW siècle, mais elle ne concerne pas le serouel car ce dernier lui est antérieur de quelques siècles.
Les pantalons des dames turques tels que les révèlent les illustrations du XVIe siècle produisent plus ou moins le même effet de plis horizontaux qui tombent sur le pied dans leur partie inférieure que ceux de leurs contemporaines morisques ou maghrébines. Le volume créé autour de la jambe est plus exagéré chez ces dernières, mais la différence essentielle réside dans le fait que le pantalon turc n’a pas recours au système des jambières et des « jarretelles » qui les retiennent. Alors que les houseaux amovibles se sont imposés aux Andalouses et aux Maghrébines pour compléter leur serouel court, le modèle de Méditerranée orientale se porte long, même à l’intérieur des demeures; la longueur distingue ainsi le serouel algérois de son contemporain turc ou proche-oriental, alors que l’usage d’étoffés variées les rapproche. En effet, les citadines turques « vont presque vêtues comme les hommes, et premièrement elles portent tout aussi bien que les hommes des caleçons sur la chair, qui leur vont Jusqu’aux talons, et sont selon la saison, de velours, drap, brocart, satin, ou toile».
Deux siècles plus tard, le serouel levantin devient plus volumineux. « C’est dans la première moitié du XVII siècle que le pantalon large et coulissé sur la cheville remplace, à Constantinuple, le pantalon rétréci vers le XI», mais ce changement ne s’est pas répercuté sur le costume féminin des provinces occidentales dont l’autonomie est déjà établie depuis longtemps. Dès le XVF siècle, l’influence turque sur le costume algérois est véhiculée par le biais de vêtements importés ou offerts aux dignitaires, et non par la présence de femmes turques à Alger; le pouvoir ottoman étant de nature militaire mats non coloniale, il ne s’est pas accompagné de l’arrivée massive de familles turques. Ceci explique pourquoi seuls les vêtements « dignes » d’être importés ou offerts, c’est-à-dire les caftans de velours ou de brocart richement brodés, ont servi de modèle aux artisans locaux, avant d’aboutir à des formes dérivées spécifiques à Alger. Les pièces du costume moins coûteuses et moins fastueuses telles que les chemises, les serouels ou les voiles ne font pas l’objet d’importations et ne reçoivent donc pas l’écho des modes orientales. Ainsi, le serouel bouffant du XVII siècle ne parvient pas à Alger, d’autant que les bateaux en provenance de Turquie sont de moins en moins nombreux, l’essentiel des échanges commerciaux se faisant avec Livourne et Marseille, et avec l’Angleterre qui domine alors la mer Intérieure.
Il faut attendre la seconde moitié du XIX’ siècle pour voir d’importantes transformations s’opérer sur le serouel. Si le modèle d’intérieur ne se modifie pas tout de suite, celui de sortie subit par contre une étrange métamorphose : il devient excessivement volumineux, au point d’être qualifié de serouel rond (serouel mdeouar) et d’impliquer le raccourcissement du voile jusqu’au niveau
des hanches. Nécessitant un minimum de six mètres de tissu – moyenne usuelle de neuf mètres, il est réalisé dans de la toile de coton non teintée, donc peu coûteuse. Cette mutation ne découle pas d’une simple mode ou d’une quelconque fantaisie passagère, mais s’applique au costume de sortie pour des raisons précises. En effet, de vieilles Algéroises questionnées sur cet étrange phénomène révèlent que leurs grand-mères ont eu recours à ce volume inhabituel pour dissimuler leurs formes afin de se protéger du regard des occupants, de plus en plus nombreux dans la ville à partir de 1870 (surprenante technique de camouflage et d’autoprotection qui n’est pas sans rappeler la réaction de certaines créatures marines qui gonflent une ou plusieurs parties de leur corps à l’approche d’un prédateur). Etonnante démystification du voile aussi, puisque censé masquer le corps de la femme, il se voit détrôné par un autre vêtement lorsqu’il s’agit d’une situation grave où les Algéroises s’appliquent sérieusement à voiler leur féminité.
L’apparition de ce serouel volumineux correspond aussi à une volonté de démarcation identitaire qui se traduit par l’adoption d’une forme nettement plus orientale et plus proche des modèles levantins de l’époque. Jusqu’au XIXe siècle, un tel rapprochement avec les modes du bassin oriental n’avait pas de raison d’être, vu le statut autonome de la ville d’Alger, mais dès l’intensification du processus de colonisation, le besoin de se lier, ne serait-ce que symboliquement, avec l’empire ottoman duquel on espère que viendra la délivrance, se traduit par une vague de « turcophilie ». Alors que les trois siècles de tutelle ottomane n’ont pas amené les Algéroises à modifier leur serouel et a, s’aligner sur les modes levantines, quelques décennies de présence française ont suffi à provoquer cette tendance et à promouvoir l’apparition d’un serouel plus oriental.
Au début du XXe siècle, on assiste à une légère augmentation du volume du serouel court : d’une part, l’exemple du serouel rond porté à l’extérieur commence à se répercuter sur le costume d’Intérieur; d’autre part, cette évolution est autorisée par le raccourcissement continu de la chemise et par la raréfaction de la fouta dont l’industrie artisanale a quasiment disparu depuis l’interdiction des corporations d’artisans en 1868. Le serouel continue ainsi son évolution vers une position externe et s’éloigne de la situation intermédiaire qui a longtemps été la sienne dans le costume d’Alger. Dans le costume cérémoniel, la routa accompagne un serouel plus long et de plus en plus volumineux; elle perd de son prestige, puis finit par disparaître. Symbolisant la féminité et la fécondité, elle transfère sa fonction signifiante au serouel : la forme de poire que prend ce dernier rappelle le pistil d’une fleur, comme les serouels des citadines de Méditerranée orientale. Dans les villes européennes du bassin occidental, le foie géniteur de la femme est aussi signifié par l’ampleur, parfois considérable, de la partie inférieure des robes. Il est d’ailleurs intéressant de constater que si l’apparition du serouel rond et volumineux de sortie coïncide avec l’installation massive de colons dès 1870 et correspond aux réactions précédemment évoquées, 11 est possible que l’influence des robes françaises, avec le volume que leur conféraient les crinolines et les jupons, ait d’une certaine façon suggéré aux Algéroises l’élargissement de la partie inférieure de leur costume.
Les anneaux de cheville appelés khiekhel servent depuis plusieurs siècles à relever la beauté des jambes des Algéroises caries attitudes assises au niveau du sol rendent cette partie du corps fort visible. Pour mettre en évidence ces bijoux, le serouel en forme de poire du début du XXe siècle se porte relevé au-dessus des chevilles; ceci lui confère une allure particulière qui le différencie de ses contemporains levantins. Cette implication du bijou dans la façon de porter un vêtement se retrouve tout au long de l’histoire du costume algérois; le décolletage des chemises et des vestes jusqu’au XIX’ siècle est par exemple directement lié au goût prononcé des Algéroises pour les colliers de perles. Ainsi, leurs tenues de cérémonie ne cumulent ni l’association redondante de plastrons brodés, cachés par d’innombrables rangs de riches colliers comme à Tlemcen, ni la superposition de longs caftans qui dissimulent les anneaux de cheville, comme dans les cités marocaines où, « sous l’amoncellement de vêtements qui les couvrent, il est rare que les khalkhal apparaissent ». Ce goût particulier des Algéroises pour la mise en valeur épurée et rationnelle de leur costume de cérémonie et de leurs bijoux se perpétuera jusqu’au XXe siècle,
La quantité excessive d’étoffé que nécessite le serouel rond de sortie ne résiste pas à l’effondrement du pouvoir d’achat des Algéroises durant la première guerre mondiale; pour réduire son coût, une partie de son volume est sacrifiée. A partir de la seconde guerre mondiale, le niveau de vie des Algériens diminue encore : un modèle plus économique voit le jour; il s’agit d’un serouel utilisant un rectangle de tissu qui part depuis la taille, passe entre les jambes et rejoint la taille où Il est retenu par un simple élastique. Cousu sur les côtés jusqu’au niveau des genoux, il présente deux fentes latérales (pour frayer un passage aux jambes), d’où son nom : serouel chelqa, serouel à fente ». Cette seconde métamorphose du serouel s’accompagne d’un retour au voile long et à une silhouette plus longiligne. Un parallèle pourrait être établi avec les changements survenus depuis la deuxième décennie du siècle dans la mode française, suivie par la population européenne d’Alger, où les volumes encombrants sont remplacés par des formes plus simples et plus déliées. En réalité, ce parallèle s’applique moins à des modèles de vêtements proprement dits qu’à une tendance à la simplification provoquée par les difficultés économiques conséquentes aux deux guerres mondiales.
Pratique pour la marche, bien aéré et peu coûteux, le serouel fendu ne tarde pas à s’imposer aussi dans le costume d’intérieur. Ce succès s’explique d’abord par une motivation d’ordre financier (on passe de deux serouels à un seul), puis par le déplacement de nombreuses familles vers la périphérie d’Alger, suite à l’avancée continuelle des quartiers européens sur la vieille ville. En effet, les lieux d’habitation et le mode de vie des Algéroises se modifient : le rapport au climat, à la mer, à l’architecture, au mobilier et au costume s’inscrit désormais dans un cadre plus modeste d’une part, et de plus en plus européanisé d’autre part. Privées du réseau de circulation par les terrasses, les Algéroises finissent par abandonner le serouel court.
Des le milieu du xx » siècle, le serouel fendu s’introduit dans le costume de cérémonie, sans abolir complètement son prédécesseur en forme de poire. Dans les années soixante, les Algéroises créent une forme de robe-serouel appelée hedroun, où le serouel fendu se prolonge par un haut qui habille le buste. Aujourd’hui, ce modèle a quasiment disparu mais les Algéroises accompagnent leurs caracos d’un serouel; certaines le choisissent ample et resserré par des élastiques au-dessus de la cheville, mais la majorité préfèrent le serouel fendu, ennobli par des satins soyeux ou des lamés dorés. Favorisant la mise en valeur de la jambe en ne la découvrant que latéralement, il avantage et affine sa ligne. L’ampleur de ce serouel varie en fonction du goût et de la morphologie de la femme qui le porte : certaines y mettent des plis partant depuis la taille pour plus de volume, d’autres choisissent de le plaquer contre le corps comme un fourreau, pour allonger la silhouette.
Le serouel fendu n’a été repris par aucun autre costume algérien; il porte ainsi le nom de serouel dziri (serouel algérois) pour le distinguer du serouel tout court qui est le pantalon de Style européen, et peut-être aussi du modèle tunisois (les autres costumes cérémoniels maghrébins ne comportent pas de serouels). En se régénérant par cette ultime et originale métamorphose, le serouel algérois a donc réussi à survivre au XX1 siècle; défi que m la chemise, ni la fouta, ses compagnes séculaires, n’ont pu relever.

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