Ethnologie du bijou traditionnel « Anneaux de cheville ou le Khoulkhal de la féminité ».


Ethnologie du bijou traditionnel
« Anneaux de cheville ou le Khoulkhal de la féminité


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Dans les vieux fnadeks, sorte d’échoppes appelées à Constantine “terbi’aâ” où jadis dans la ruelle limitrophe à Rahbet Essouf l’orfèvrerie offre la gamme des bijoux que la femme algérienne admire à partir des vitrines, l’auvent d’un comptoir où sont exposés les plus beaux modèles de parures. L’instinct naturel de la femme avait créé le bijou, car pour plaire, elle chercha depuis les temps les plus reculés à s’embellir pour être coquette.
Au mouvement spontané du corps, la femme relevant sa chevelure cachée sous la m’laya (voile noir) ou sous le haïk (voile blanc), où les tresses réunies en un diadème révèlent toute l’esthétique de l’éternelle séduction féminine, sous le cliquetis des khalkhels, donnant une certaine allure à sa démarche, et les bracelets qui dessinent la finesse des attaches de la main ou du pied.
Généalogie des bijoux
Aussi longtemps qu’on remonte dans l’histoire depuis la mythologie, la ceinture de Vénus, parure de Déesse constellée de gemmes, reflète les couleurs en arc-en-ciel, tissées et lamées d’or et d’argent. La généalogie du bijou est pleine de légendes merveilleuses. La reine de Saba se parait comme une châsse pour visiter Salomon, qui préfère à tout éclat la blancheur pure du lis des champs.
La fleur d’or fut tout d’abord la parure des Egyptiennes, comme elle avait été celle de la première femme. Ce fut le lotus qui eut ses préférences et le scarabée en or fut l’un joyaux préférés des Pharaons. Ninive faisait des perles en pâte émaillée et Babylone connut les bagues servant de cachets incrustant dans la cire le sceau royal. Les monarques assyriens ont ébloui le monde par leur fastidieuse prodigalité.
Les Phéniciens emportèrent le bijou dans leurs courses lointaines et les firent passer du Maghreb, de l’Orient en Occident. Les motifs de décoration des bijoux sont empruntés à la faune ou à la flore. Ce furent de prodigieux artistes dans la fabrication des modèles qui sont infiniment variés. C’est par les Phéniciens que le bijou pénètre en Europe, chez les Etrusques, artisans très habiles pour l’époque, inventeurs du filigrane.
Il est arrivé également chez les Grecs, qui trouvent dans Homère le plus merveilleux des poètes du bijou notamment dans sa description du bouclier d’Achille, qui remplit presque tout un chant de l’Iliade. La Grèce avait dans les temps les plus reculés des orfèvres d’une grande habileté.
Dans l’Athènes de Périclès, le bijou partage la faveur qui s’attache à tous les arts. Aspasie de Milet, la courtisane philosophe, se montre richement parée à ses amants, dont le plus fastidieux, Alcibiade, étalait aussi devant les Athéniens un luxe effréné.
Femmes berbères et bijoux de tradition numide
A Rome, les femmes adoptèrent les bracelets d’or. Tite-Live rapporte qu’Annibal expédia à Carthage plusieurs boisseaux, remplis d’anneaux d’or et le bijou règne en maître absolu sur la Rome fastueuse. Mais c’est le temps de l’Andalousie arabe, que les femmes dans leurs vêtements ou dans leurs chevelures mettent autant d’ornements, dans les ceintures, les corsages, les anneaux pour jambes, le tout en or pur.
Les Algériens de racines berbères avaient dans l’œuvre civilisatrice en Espagne avec Tarek Ibn Ziad créé l’art arabe avec les Omeyyades et les Perses au moment des “Foutouhat”. La femme kabyle aime se charger de bijoux qui font valoir son genre de beauté et affirmant son aisance. Les chansons kabyles n’ont jamais manqué de parler des bijoux des femmes, tel ce passage :
“Maîtresse du Khalkhal, Dis-le bien à l’argent des broderies ;
Dis-le à l’or pur. Si je la vois, mon cœur est vivement ému.
Adresse-toi… A la belle au cou si blanc,
Aux dents comme des perles.
O Djouhra, or incrusté”.
Les bijoux de Béni Yenni ou l’art du raffinement.
Les Béni Yenni ont conservé dans leurs modèles les plus vieilles traditions. Leurs femmes portèrent sur le front le Tabzimt. Elles adorent le corail mis sur le bijou par une sertissure solide et par de la cire d’abeille. C’est au XVIe siècle que les Béni Yenni alors faisant partie du célèbre Royaume de Koukou avait reçu une famille des Béni Abbès.
Celle-ci renommée pour l’habileté de ses ouvriers armuriers et bijoutiers, fut amenée prisonnière selon la version de Rinn, chez les Béni Yenni où elle devint la souche du village des Aït Larba. La famille des Aït Maâmar donna le terrain nécessaire à leur installation. L’art d’ornementation kabyle est fait d’un équilibre dans l’ordonnancement de leurs bijoux dans toute la sobriété mais à construction géométrique précise.
Motifs et beauté des bijoux sous Salah Bey.
Comme à Tlemcen dont la corporation était placée sous la surveillance d’un “Amine Es Seyyaghine”, autrefois à Constantine du temps de Salah Bey la corporation régissant les bijoutiers relevait d’un “Amine” placé” sous l’autorité du “Caïd El-Bled”, haut fonctionnaire du Makhzen, qui contrôlait l’exécution du travail du maître-artisan dont les articles répondent aux normes d’une honnête fabrication loin des faussaires.
Les plus vieilles pièces conservées dans les familles étaient d’or et d’argent. Les femmes appartenant à des grandes familles s’octroyaient le luxe de beaux motifs venant de Livourne ou de Tunis. Dans les ateliers de fortune, les artisans coulaient l’or et l’argent pour obtenir la gamme des bijoux traditionnels.
On comptait beaucoup de juifs dans cette profession du temps de la colonisation. Chaque orfèvre a son propre poinçon comme, par exemple, les Assoun ont le symbole de la rose, les Hannoun le lièvre, les Allouch le violon, les Toubiana le lion, les Attali un cœur, les Zerbib une grappe de raisin, les David Bensïd, une tête de cheval, etc.
On s’appliquait à mettre en œuvre les plus attrayants bijoux tels les diadèmes, les boucles d’or, les pendentifs, les bracelets, les fermoirs de ceintures et surtout les anneaux de cheville (Khoulkhal) dont les poètes du Malhoun ou poésie populaire en font l’éloge de la femme qui les portent. Le poinçon de l’orfèvre était déposé chez l’amine qui l’appliquait à côté du sien portant le mot “fedjra” (bon aloi) ou argent pur.
La chéchia à base de soltanis.
La beauté du bijou réside aussi dans sa valeur et son poids considéré comme une thésaurisation ou placement d’épargne. Le métier de bijoutier se transmettait de père en fils. A défaut d’héritier mâle, c’est au gendre d’y accéder ou un neveu dont la parenté est la plus proche. Les Constantinoises portaient la chéchia à base de “soltanis” qui étaient des pièces d’or de trois à cinq grammes frappées par les sceaux de l’autorité turque.
Les bijoux des femmes à Tlemcen sont d’une grande valeur tels que la “Ra’âcha” (Ouerdé des juives) qui est une forme de fleur en or ou en argent avec incrustations de perles et de diamants, dont la tige est une longue épingle que l’on plantait dans la chéchia.
Il existait aussi la “Ossaba” qui était un diadème de soie piquetée d’or ou d’argent qui ceint le front et se noue derrière la tête. On trouve aussi des colliers d’orge en or “Kheït Chaïr” qui très souvent sert à garnir le front et se place au-dessous de l’“Assaba”. Les pendeloques dans ce cas tombent jusqu’aux sourcils.
Mais le plus beau collier de l’époque est sans doute le “collier poisson” (Kheït Hout) qui se compose de vingt-quatre pendeloques creuses, suspendues à un cordonnet s’attachant derrière la nuque. Entre chaque pendeloque il y a une perle, un grain de corail ou une pierre précieuse. Au milieu du collier une plaque (ouasta) formée d’un plané d’or, sur lequel sont gravés au burin divers ornements.
Chaque pendeloque, en forme de poisson, est formée de deux pièces d’or estampées, réunies par des soudures, à la tête est fixée une rondelle soudée à un petit anneau perpendiculaire. Enfin un petit cercle réunit les deux parties formant la queue du poisson qui se termine par un anneau auquel est suspendu la main porte-bonheur.
Kheït Er-Rouh ou le Collier de la vie.
Différente, la parure qu’on appelle “Kheït Er-Rouh” est un ouvrage de joaillerie, tout en or composé de dix-neuf chatons demi-sphériques réunis les uns aux autres par des anneaux. Chaque chaton enserre un diamant. Et aux trois chatons du milieu sont adaptées des pendeloques. Le chaton central est entouré d’une couronne hexagonale portant six diamants sertis sur or.
Il y a autant de motifs de bijoux algériens tels la “Khlala” sorte d’épingle-broche, les “Khras” ou “Trac” ou “M’Charef” qui sont des crochets d’oreille garnis assez souvent de perles ou de corail, comme ils peuvent tout simplement être ornés de reliefs gravés.
Il y a des diadèmes sous forme de pendants d’oreille dont la partie supérieure constitue le diadème frontal et de chaque côté de la partie inférieure pendent des chaînettes où sont suspendues des boucles d’oreilles. Il y a autant de motifs des “Khamsa” ou main porte-bonheur planée d’or ou d’argent se met à une chaîne de cou.
La séduction chez la femme autrefois commence par celle qui porte aux pieds les lourds anneaux en or ou en argent que l’on nomme Khoulkhal ou R’dif, qui sont une parure qui date depuis la protohistoire et leur usage s’est perpétué à nos jours.
Le Khoulkhal, expression de l’élégance féminine.
A Constantine, le Khoulkhal est l’expression d’un raffinement de citadinité chez la femme lorsque dans les cérémonies, elle s’habille d’une Gandoura “Katifa” brodée de fil d’or “mejboud” ou “terzi” dont l’histoire remonte aux premières dynasties ommeyyades. La présence turque dans notre pays avait accentué ce prêt-à-porter qui illustre l’élégance de la femme constantinoise.
Annaba est dans l’Est du pays, après Constantine, une ville où les femmes raffolent des bijoux et les bijoutiers fabriquent des modèles très spéciaux réalisés du temps de la colonisation par les Cohen dont le poinçon est un ours, les Haïm un papillon, les Nessim un canard, les Attal une anguille, etc.
A Guelma, les orfèvres juifs ont laissé des motifs dont le poinçon des Nabeth est un oiseau, les Chemla un parachute, les Chaloum une poire.
Ce R’dif (Irdifen) ou chevillère en argent massif est portée par la femme des Aurès, hachuré imitant d’ailleurs les écailles de serpent dont les extrémités se présentent sous forme de tête de serpent à la gueule entrouverte (ihennasen) dont la symbolique pouvait exprimer un totem orné de lunules. A ce sujet, l’ethnologue Tatiana Benfoughal expose au Musée du Bardo les bijoux algériens soutenus par l’historique et les différentes légendes des styles et motifs.
Les Khlakhel (pluriel) sont de différents motifs comme celui qui dont les extrémités se terminent par des boules. En or ou en argent généralement il est creux et cylindrique et a la forme d’un fer à cheval. L’ornementation se compose de rosaces et d’arabesques travaillées au repoussé.
Comme il existe un khalkhal fabriqué au moyen de deux épaisses plaques d’argent réunies par une goupille, se ferme par une tige en métal précieux dont la surface du bijou est généralement recouverte de gravures quadrillées et à fleurs qu’on trouve dans la région du Mzab.
Dans la région sud de l’Oranie, certains khlakhels sont fabriqués au moyen d’un lingot carré d’un centimètre de côté, tourné aussi en fer à cheval portant des ciselures sur les trois faces extérieures et se termine aux deux extrémités par deux boules à facettes. Mais en général la forme de l’anneau est le plus souvent circulaire, parfois ovale.
Dans le même ordre d’idée, il y a lieu de rappeler des ouvrages qui consacrent les descriptifs de l’orfèvrerie algérienne tels celui de F. Benouniche “Les bijoux algériens” Art et Culture SNED Alger 1978, de Tatiana Benfoughal “Bijoux de l’Aurès” dans la série Ethnographie Alger 1993 ou celui de Grange E. “Les bijoux de l’Aurès et leur symbolique” dans la collection Algeria, de M. Bugeja “Les bijoux algériens” dans le Bulletin de la Société de Géographie Alger 1932, de Camps-Fabrer “Les bijoux de la Grande Kabilie.
Dr Boudjemaâ Haïchour, Chercheur-Universitaire.

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