«Glagli», le marchand de lait.


«Glagli», le marchand de lait

Pour les Casbadjis, il était «aami» (oncle) Ali, parce qu’il était l’«ahbib» l’(ami) toléré dans la «hourma» (la pudeur) de l’univers restreint aux petites gens de La Casbah. De ce fait, conta ma mère Ouardia, il mettait de la gaîté dans l’impasse du Palmier où ma «mani» (grand-mère) Keltouma avait sa maison à «taht essour» (le sous le rempart) qui était à quelques gouttelettes d’eau d’«aïn» (la fontaine) de Bir-Djebah qui signifie le puits de l’apiculteur.

Et, avant que le coq n’eut dressé sa crête pour s’y ragaillardir aux yeux de sa basse-cour et de fortifier son cocorico, qu’aami Ali faisait déjà irruption chaque matin…«bonheur» qu’Allah faisait dans l’antique médina d’Alger. Alerte et plutôt bon pied, bon œil, voilà qu’il «bourre» aussitôt la «houma» (le quartier) de son cri de «h’lib!» (lait !) Subséquemment à l’appel de aami Ali, s’ensuivait dès lors le bruit de sceaux de femmes lorsqu’elles bondissaient du marchepieds de leurs «bank el qôba» (le lit à baldaquin) pour y accourir vers le laitier. Elles y détalent ainsi, qui d’«el-menzah» (le boudoir), qui d’«el-fouqani» (le palier supérieur) pour s’y faire servir avant leurs voisines qui habitaient les «bioute» (les pièces) d’«el ouast-eddar» (la cour centrale) de la «douera» (maison traditionnelle). Et, dès lors, l’on assiste à une ambiance de ruche à l’orée de la «s’qifa» (l’atrium) où le rituel de «s’bah el kheir» de l’une et de «n’harek mabrouk» (que ta journée soit bénie) de l’autre finissaient d’éveiller le voisinage.

Bouzaréah, c’était le grenier de légumes et les mamelles de lait

Lui, c’est le marchand de lait qui se levait aux premières lueurs de l’aube et avant l’appel à la prière du muezzin afin de s’y approvisionner chez le fermier maltais qui venait du lointain lieu-dit de Bouzaréah avec son troupeau de chèvres laitières. Pour qui s’en souvient, l’éleveur y «improvisait» échoppe de crémerie à côté de la fontaine de Bir-Djebah, où il trait ses biques. Au demeurant, les bêlements et les tintements de grelots noués aux cous de ses chèvres finissent par ameuter aami Ali et la corporation de marchands ambulants de lait.

«Glagli» pour les enfants et les intimes

En ce temps-là, les tout-petits garnements de la vieille cité, baptisèrent subtilement aami Ali du sobriquet de «Glagli». Un pseudonyme qui lui sied, dit-on, au motif qu’il était joueur de «guellal» (tambourin) à ses moments de loisirs lors des réjouissances de circoncision et les cérémonies de mariage. Et, à en croire les dires d’«ouled el houma» (les enfants de quartier) «Glagli» était le père du célèbre Hamoud qui exploitait une boutique au sommet des «droudj» (les escaliers) de la rue de Chameau, où il vendait du pain et des brioches.

«H’lib !» (Ô lait !)

Depuis je ne peux m’empêcher d’imager «Glagli» lorsque j’entendais l’autre aami Rabah crier «h’lib!» (Ô lait !) et «tambouriner» en même temps du poing sur le portillon de notre maison au quartier de Saint-Raphaël à El-Biar. C’était du temps béni des années 1970, quand le vieux laitier passait à côté de moi avec son dos courbé par le poids des années et le verbe «rêche». Il suivait au crépuscule l’itinéraire qui le mène de «Dar El Begra» (La maison de la vache) située à la rue Omar-Bouneghaz (ex-rue de Verdun) jusqu’au chemin Abdelkrim-Dziri (ex-Pasteur) à proximité de l’hôpital de campagne de Birtraria où l’attendait ma grand-mère Keltouma avec sa «qazdira» (un récipient) qu’il lui remplissait moyennant un dinar. C’était ainsi le rituel qui se répétait au jour le jour jusqu’à la disparition de tonton Rabah. Certes, «comparaison n’est pas raison» avec les moyens dont disposent de nos jours les fournisseurs de lait. Mais force est d’admettre qu’elles ont beaucoup de mérite ces petites gens d’autrefois qui réussissaient à la force de leurs jarrets à alimenter des îlots entiers d’habitants en lait. Prenez-en de la graine messieurs !

Nourreddine Louhal, chroniqueur

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