O Grain-de-pierre de Patience – Si tu patientes, pourquoi patientons-nous ? (conte Kabyle)


Ecoutez mon conte
Que Dieu l’embellisse et le fasse
se déroulér comme un long fil

Il était une fois un père et une mère qui avaient sept fils, sept brus et une petite fille. Tout semblait concourir au bonheur de cette nombreuse famille, jusqu’au jour où une étrange créature apparut à la fillette et lui dit d’un ton méchant et d’une voix gutturale :
« Tremble enfant, bientôt mourront ta mère, ton père et tes frères. Et tu erreras seule dans ce bas monde quand tes sept belles-sœurs retourneront chez leurs parents. »

La petite fille, affolée et tremblante de frayeur, courut voir sa mère pour lui faire part de cette étrange apparition. Quand elle eut tout raconté à sa mère, cette dernière la rassura :
« N’écoute pas ce que vient de te prédire cet ignoble monstre ; c’est probablement un jaloux qui nous envie. Si jamais il revenait t’effrayer, dis lui que nous sommes si nombreux que même si on devait nous égorger, le couteau qu’on utiliserait s’émousserait. »
La petite fille, rassurée, alla se coucher. Au moment où elle s’apprêtait à s’enfoncer sous les couvertures, le monstre revint :
« Tremble enfant. Et souviens-toi de ce que je t’ai dit. »
la petite fille répondit :
« Ce n’est pas vrai. Ma mère m’a dit que nous étions si nombreux que même si on devait nous égorger, le couteau qu’on utiliserait s’émousserait. »
Le monstre, plus cruel que jamais répliqua en prenant son air le plus féroce :
« Vous êtes nombreux, c’est vrai, mais cela ne changera rien, car la mort de toute ta famille ne sera pas provoquée par un couteau. Tu verras… »
A ces mots, le monstre s’évanouit dans un petit nuage de fumée, seul son sourire strident persistait encore, et l’écho le répercutait à travers les murs de la maison.
Sur le moment, la petite fille resta pétrifiée de stupeur puis se rappelant les paroles rassurantes de sa mère, se pelotonna dans son lit et s’endormit.
Quelques jours après, son père mourut, victime d’une étrange maladie. Puis vint le tour de sa mère et des sept frères. Quant à ses sept belles-sœurs, n’ayant plus rien à faire dans cette maison après la mort de leurs maris, chacune d’entre elles retourna au foyer paternel.
La petite fille, qui naguère était protégée par sa mère, son père et ses sept frères, se retrouva seule à son destin. Elle se rappela la prédiction de l’ignoble monstre :
« Ainsi, il avait raison » pensa-t-elle. Elle sortit de la maison et se mit à marcher, allant à la rencontre de son destin.
Elle ne marcha pas longtemps ; elle fut recueillie par un de ses oncles qui lui dit :
« Viens vivre chez moi où tu seras heureuse car tu ne peux supporter la misère et la souffrance, toi qui toujours vécu dans le faste et l’opulence. »
La petite fille ne se contenait plus de joie à l’idée qu’elle ne connaîtrait pas les tourments de la misère comme le lui avait prédit le monstre.
Quelques jours après, alors que son oncle était sorti, le monstre revint persécuter la petite fille :
« Ne t’avais-je pas dit que tes parents mourraient et que tu errerais seule dans ce bas monde ?
Mes parents sont morts, mais grâce à Dieu, je n’erre pas par les chemins ainsi que vous me l’aviez prédit.
Tremble enfant ; si tu savais ce qui t’attend, tu ne parlerais sur ce ton. »

Aussitôt le monstre se précipita vers le coin de la pièce où se trouvaient des jarres d’huile, de farine et de miel. Il les renversa et les brisa à l’aide d’un gourdin. Avant de disparaître, il mit le gourdin entre les mains de la petite fille qui eut tellement peur qu’elle perdit l’usage de la parole.
L’oncle rentra chez lui et trouva sa maison sens dessus dessous. Il crut avoir compris en voyant le gourdin entre les mains de la petite fille à laquelle il demanda :
« Est-ce ainsi que tu me remercies pour t’avoir recueillie, ingrate ? »
La petite fille, devenue muette, ne put répondre et l’oncle vit à travers ce mutisme l’aveu de sa culpabilité.
Alors, il la battit avec le gourdin qu’il lui arracha subitement des mains. Quand il eut assouvi sa colère, il la chassa de chez lui :
« Sors de chez moi. Le sort a finalement bien fait de t’avoir ravi tes parents. »

Elle se retrouva sur les chemins comme quelques années auparavant mais pas pour longtemps. Un autre oncle la recueillit :
« Viens avec moi petite nièce, ta tante et moi serons ravis de t’avoir sous notre toit. De plus, toi qui a toujours vécu dans la joie et l’allégresse tu ne peux supporter la tristesse. »
Le couple avait un bébé qu’il confiait à la garde de la jeune fille lorsqu’il s’absentait. Un jour alors l’oncle et la tante étaient sortis, l’ignoble monstre revint :
« Je suis encore revenu, je ne te laisserai pas un seul instant de répit tant que ma prophétie ne se sera pas complètement concrétisée. »
En prononçant cette phrase, il se dirigea vers le berceau, en arracha l’enfant lui trancha la gorge à l’aide d’un grand couteau. Avant qu’il ne disparût comme les fois précédentes, il mit le couteau ensanglanté entre les mains de la jeune fille, qui, atterrée, ne savait plus que faire ; elle se contenta d’observer, horrifiée. Quand l’oncle et la tante revinrent, ils virent l’horrible scène et le couteau entre les mains de leur nièce ; ils la chassèrent immédiatement après l’avoir battue, la croyant coupable :
« Sors de chez nous, ingrate. Le destin a finalement bien fait de te ravir tes parents ; ainsi tu connaîtras le sort réservé aux monstres de ton espèce », lui lança son oncle au moment où elle franchissait le seuil de la porte, traînant ses vieilles chaussures usées par les longues marches et sa robe déchirée par les coups qu’elle avait reçus.

La jeune fille marcha très longtemps cette fois. L’image de son petit cousin égorgé la hantait. Elle avait oublié la mort de ses parents mais elle ne pouvait pas oublier la vision du bébé qui se débattait entre les mains criminelles du monstre.
Ce souvenir la torturait encore au moment où elle arriva en vue d’un grand et luxueux palais. C’était le palais du Roi.
Elle s’était blottie dans un coin et s’était mise à contempler cette belle maison qui ressemblait à celle qu’elle habitait au vivant de ses parents. Soudain, la grande porte s’ouvrit et le Roi apparut. Il avait coutume de sortir de son palais pour aller prier à la mosquée. Quand il vit la jeune orpheline, il l’interpella :
« Eh toi là-bas, pourquoi te caches-tu ? Viens ici, n’aie pas peur. »
Elle s’approcha, elle n’avait plus peur, d’autant plus qu’elle se souvint avoir entendu dire que le Roi de ce pays était brave et généreux.
« Qui es-tu fillette et que cherches-tu ? » demanda le Roi en s’efforçant de prendre on ton le plus doux et le plus rassurant pour que se dissipent ses craintes.
Le Roi eut beau répéter sa question, il ne reçut aucune réponse, elle avait perdu l’usage de la parole depuis que le monstre avait brisé les jarres d’huile, de farine et de miel de son premier oncle.
Le Roi, ému par la vision de cette vagabonde qui était muette de surcroît, la fit entrer dans son palais où elle mangea à satiété. Ce jour-là, le Roi qui préparait les noces de son fils avait demandé à chacun de ses serviteurs et servantes d’exprimer un désir qu’il était prêt à satisfaire.
Après que tout le monde eut formulé un désir au Roi, ce dernier demanda à la jeune fille ce qu’elle désirait recevoir comme présent :
« Oui je sais que tu es muette mais tu peux me le dire par le truchement des gestes. »
Pour toute réponse, d’un signe de la tête, elle lui fit comprendre qu’elle ne désirait rien et qu’elle le remerciait pour sa grande bonté.
Elle prit congé du Roi et entra dans la chambre que ce dernier lui avait donnée. A peine eut-elle fermé la porte que le monstre réapparut. Mais cette fois, le monstre avait pris un ton calme et même un peu doux pour lui dire :
« Ecoute enfant, tu as assez souffert. Cette fois je suis venu pour t’aider et pour te le prouver je te fais recouvrer la parole. »
Aussitôt la jeune fille se mit à parler et les remerciements qu’elle prononça furent :
« J’ai pu oublier mes parents mais pas le petit bébé que tu avais pris du berceau. C’est un crime que je ne te pardonnerai jamais.
Au lieu de me juger, écoute ce que je vais te dire et tes malheurs prendront fin ; va voir le Roi et demande-lui ce que tu désires. »

Après ces mots, le monstre s’évanouit aussi vite qu’il était arrivé. La jeune fille alla donc voir le Roi et lui demanda de lui acheter « le grain-de-pierre-de-patience si tu patientes pourquoi patientons-nous ».
Le Roi fut si horrifié qu’il eut un mouvement de recul. Il ne savait même pas qu’elle avait recouvré la parole :
« Mais c’est du poison, que veux-tu en faire ?
Je le désire, c’est tout. »

Le Roi voulait refuser mais se souvint qu’il avait juré de satisfaire tous les désirs de ceux que son toit abritait. Le Roi alla lui-même acheter le poison fabuleux. Le marchand lui conseilla :
« La personne qui vous a demandé ce poison est sûrement une personne qui a beaucoup souffert et qui veut mettre un terme à ses jours. Il faut surveiller ses actes. »
De retour, le Roi donna le poison fabuleux à la jeune fille qui le serra entre ses mains.
Elle alla s’enfermer dans sa chambre, s’installa sur le lit et se mit à parler, elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où pour la première fois l’étrange monstre était venu lui rendre visite.
Après avoir terminé l’évocation de son malheureux passé, elle s’apprêtait à avaler le poison fabuleux ; le Roi, qui était caché à l’intérieur de la pièce se précipita et le lui arracha des mains.
« Qu’allais-tu faire malheureuse ? »
Le Roi, visiblement ému contenait difficilement ses larmes :
« J’ai tout entendu et je sais maintenant qui tu es ; tu es la fille de ce vieil ami que la mort avait subitement happé ainsi que toute sa famille. Et en souvenir de cette amitié, je vais donner des ordres pour que la mariée que mon fils devait épouser ne vienne pas. C’est toi qui prendra sa place, c’est toi que mon fils épousera. »
Et c’est ainsi que la jeune fille épousa le prince et devint désormais heureuse.

Mon conte est terminé
Je l’ai conté à des seigneurs.

Adapté du kabyle par Nacer MOUZAOUI

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