La divination par les os (conte yémenite) .


La divination par les os (conte yémenite)

Pour la compréhension du conte, j’ai cru bon d’y laisser quelques notes sur les moeurs du Yemen.

« Lors des banquets, des déjeuners ou des dîners de fête, il était d’usage que le convive qui recevait l’omoplate de la bête égorgée regarde à l’intérieur de l’os ; il y voyait à distance ceux qu’il désirait voir, ou comprenait à sa façon ce qu’il se passait chez lui ou chez quelqu’un d’autre dont il désirait avoir des nouvelles.

Un dawshân4 ou shâhidh – comme on l’appelle dans le Sud – passa un jour dans un village, non loin d’un autre où était offert un banquet. Le soir venu, il se joignit aux convives et, l’omoplate lui ayant échu, il lui fallut regarder à l’intérieur, selon la coutume. Il désira voir sa maison et ce qu’il s’y passait, et savoir comment se portait sa femme qu’il avait laissée seule, sans personne à ses côtés.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il l’aperçut endormie sur le lit avec un inconnu, dans sa propre maison ! Aveuglé par la colère, il se leva brusquement de table et retourna précipitamment chez lui pour venger son honneur bafoué.

Il entra chez lui et, sans dire un mot, sans se poser de questions ni même réveiller sa femme, tira sa janbiyya5 et frappa à plusieurs reprises l’individu qui dormait dans le lit à côté d’elle, sans savoir de qui il s’agissait.

Réveillée par le bruit et voyant ce qu’il s’était passé, sa femme lui cria à la figure :

– Mon homme, tu viens de causer notre perte ! C’est Jâbir, le fils du cheikh, que tu as tué ! Il était venu me tenir compagnie pendant que tu étais en voyage. Qu’allons-nous dire au cheikh ? Comment va-t-on nous pardonner ce meurtre ? Qu’allons-nous devenir ?

Le jeune garçon, âgé de huit ans, était le fils unique de sa mère et du cheikh. Lorsqu’on apprit que le dawshân avait tué Jâbir, le fils du cheikh, et qu’il avouait son crime, la haine et la colère s’emparèrent de la tribu. Les avis étaient partagés sur ce que devait faire le cheikh : le dawshân appartenait à une des catégories sociales les moins importantes et les moins respectables de la société, et il ne pouvait être considéré comme un individu ordinaire. Comment donc le mettre sur le même plan que les notables et le cheikh de la tribu lui-même, quand la victime était son fils ? Quelle punition fallait-il infliger au coupable, alors que s’élevaient les lamentations de la mère, folle de douleur, qui criait qu’on lui avait tué son fils unique ?

Essayant de soulager la mère et d’apaiser sa colère, quelqu’un suggéra :

– Il faut appliquer le talion et tuer le dawshân ! Vie pour vie !

– Comment cela se pourrait-il ? le contredit un autre. Peut-on tuer un dawshân, qu’il s’agisse ou non de vengeance ? Si le cheikh l’acceptait, cela signifierait la honte, non seulement pour lui, mais pour la tribu tout entière6 !

Tout le monde se taisait, les yeux baissés, ne sachant ce qu’ils devaient faire. La mère ne se calmait pas ; assis non loin de là, le dawshân et sa femme écoutaient la discussion, acceptant d’avance le sort ou le châtiment qu’on leur imposerait, quel qu’il soit.

Enfin, le cheikh prit la parole :

– La présence du dawshân dans notre contrée, après ce qu’il a fait, nous rappellera constamment l’assassinat de Jâbir, et redoublera le chagrin et les larmes de sa mère ; nous ne pouvons pas le laisser vivre dans ce village. Que le dawshân soit banni de ces terres, à condition qu’il ne revienne jamais, tel est mon avis.

La tribu approuva l’opinion du cheikh, même si certains, au fond d’eux, restaient d’avis de le tuer.

Le dawshân fit ses bagages et quitta avec sa femme le pays où il était né, partant à la recherche d’une terre, d’un nouveau foyer où il pourrait demeurer. Il s’arrêta sur les hauteurs d’un village éloigné de celui dont il venait et s’y installa, sans que la nostalgie de son pays natal le quittât jamais.

Les mois passèrent ; une année, puis deux, s’étaient écoulées depuis l’accident. Le dawshân ne se plaisait pas dans sa nouvelle demeure et la nostalgie de son pays natal ne s’apaisait pas. La femme du cheikh, qui ne se consolait pas de la perte de son fils ni n’oubliait la façon dont il avait été tué, pleurait chaque jour davantage. L’événement était encore sur toutes les lèvres et on le remâchait incessamment.

Ceux qui s’étaient montrés dès le début partisans de la mort du dawshân revinrent à la charge, conseillant le cheikh avec insistance :  » Ta femme ne trouvera pas la tranquillité tant qu’elle ne verra pas le dawshân mort et son sang répandu sur le sol. Nous devons le chercher, où qu’il se trouve, et le tuer !  » Le cheikh fut finalement obligé de se ranger à leur avis.

Il prit alors avec lui quelques hommes, partit avec eux à la recherche du dawshân et alla de village en village en s’enquérant de lui. Ils parvinrent enfin au village où l’homme résidait mais s’abstinrent de lui révéler leur présence. Le soir venu, le cheikh et ses hommes le trouvèrent assis à l’entrée de sa hutte, veillant en compagnie de sa femme. Le tonnerre grondait dans le lointain et le dawshân, apercevant les éclairs en direction de son ancien village, sentit la nostalgie du pays où il aurait tant voulu vivre encore l’envahir. Il entama alors un chant dans lequel il souhaitait à son village une pluie abondante et il appelait la bénédiction sur le cheikh qui l’avait épargné et lui avait pardonné, quand il avait tué son fils :

Ô Seigneur victorieux, apporte la pluie!

Déverse sur les contrées d’Ibn ‘Âmir, qui a accordé sa protection au voisin,

Un oued [traversant les terres] de notre voisin ‘Âmir.

Le cheikh, entendant le chant du dawshân et son invocation en sa faveur, se tourna vers ses compagnons :

– Il prie pour moi à distance, dit-il, et appelle la pluie sur ma terre, alors que je suis venu le tuer ! Cela ne saurait être.

– Et ta femme ? répliquèrent ses compagnons. Que dira-t-elle ? Nous devons le tuer pour qu’elle se console du meurtre de Jâbir.

Le cheikh se tut et, sans répondre, retourna avec ses compagnons à l’endroit où ils logeaient, attendant le matin pour prendre une décision sur le sort du dawshân ; de leur côté, les autres l’exhortaient sans répit de le tuer et de ne pas renoncer à ce pour quoi il était venu.

Le lendemain matin, on envoya quelqu’un signifier au dawshân que le cheikh allait venir le voir.

– Les hommes sont les bienvenus, dit-il, même s’ils me veulent du mal !

Il avait bien compris que le cheikh, convaincu par les autres, venait pour le tuer. Il alla néanmoins vers lui comme son honneur et sa dignité le lui dictaient, et se prépara à le recevoir comme un invité. Lorsque le cheikh entendit les paroles de bienvenue qu’il lui avait adressées, à lui et à ses hommes, il reconnut son sens de l’honneur et s’exclama :

– Comment pourrais-je le tuer, quand il me souhaite la bienvenue de la sorte, et quand il appelle sur moi la bénédiction du ciel alors qu’il se trouve au bout du monde ? Pardieu, le dawshân n’a pas moins d’honneur que moi !

Les compagnons du cheikh ne purent alors s’opposer à sa volonté et le cheikh raccompagna le dawshân au village pour qu’il y vive avec eux. »

Notes

Le ?âhish, qui peut désigner la hyène, est avant tout une créature féroce fabuleuse, inspirant la crainte dans de nombreuses régions du Yémen et faisant l’objet de nombreuses histoires.

2 Le ?ala’a (ou jadda) est une variété de qat connue pour la puissance de ses effets. (Note de l’auteur)

Al-talwîh désigne une façon de prédire l’avenir par l’examen de l’omoplate (lawh katif) d’un mouton.

4 Serviteur et porte-parole de la tribu, chargé de transmettre ses messages en particulier en temps de guerre. Le dawshân joue aussi un rôle de  » troubadour « , panégyriste des notables et de leurs convives lors des fêtes. J. Chelhod, L’Arabie du Sud. Histoire et civilisation, vol. 3. Culture et institutions du Yémen, Maisonneuve et Larose, 1985, p. 23-24.

5 Poignard yéménite traditionnel à lame recourbée.

6 Le dawshân jouit d’une immunité totale.  » Personne ne peut porter la main sur lui sans perdre à jamais la face : il est interdit. […] D’ailleurs, tout homme d’une situation sociale supérieure estime qu’il est indigne de lui de se livrer à des voies de fait sur quelqu’un de la catégorie humble de la population.  »

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