Chréa, station estivale, Grand’mère, raconte-nous Chréa.


Chréa, station estivale, Grand’mère, raconte-nous Chréa

altitude 1550 m – à 70 km d’Alger et 19 km de Blida
-Chréa, jusqu’en 1956, dépendait de Blida qui en avait fait une station climatique, à 70 km d’Alger. Commune de plein exercice à cette date, elle était reliée à Blida par une route de 18 km, pour un dénivelé de 1200 m, certaines pentes ayant 14 % d’inclinaison.

L’Atlas, cette immense chaîne de montagnes qui va du Maroc jusqu’en Tunisie, a cette particularité qu’il est, dans sa majeure partie, couvert de cèdres.
Ainsi était le Liban, il y a bien longtemps avant que les Pharaons et autres potentats n’utilisent les cèdres pour construire leurs flottes ou palais car ce bois est imputrescible. Les Pharaons faisaient venir ce bois par le port de Keben, aujourd’hui Byblos et de ce fait appelaient leurs bateaux de haute mer, les Kebenit.
Au coeur de l’Atlas, donc, dominant la plaine de la Mitidja, se trouve la station climatique de Chréa, située exactement à 1550 mètres d’altitude et à 18 kilomètres de Blida.
Pour y parvenir, une route d’une centaine de lacets en épingle à cheveux. Mais il y a aussi les « traverses », ces sentiers qui, justement, coupent les lacets et abrègent le parcours des randonneurs.
« La Châtaigneraie » est une première halte avec sa source glacée.
Plus haut, à environ 13 kilomètres de Blida, « Les Glacières », une masse de cèdres élancés et plantés en pépinière. Pourquoi ce nom ? Parce que des excavations parfaitement aménagées étaient destinées à conserver la glace naturelle. Il n’y avait guère entre les deux guerres de réfrigérateurs et c’était à dos de mulet qu’on descendait la glace à Blida pour la vendre.
Nous ne sommes encore qu’à 1000 mètres d’altitude et le plus rude de la côte reste à parcourir avant d’arriver à la station et au col de Chréa. Cette grande place s’orne d’un immense cèdre. Tout autour, un espace entouré d’un muret où les gens aiment s’asseoir et bavarder. Vers la place centrale convergent plusieurs routes : d’abord celle qui vient de Blida, celle qui va au Ski-Club, celle qui va au « chameau », une autre qui va à Kerrach, enfin celle qui va à l’église et à la pointe des Blagueurs.
De part et d’autre de la place, l’Hôtel des Cèdres et l’Hôtel Terminus. Un peu partout, disséminés dans la verdure, des villas et des chalets en bois.
Le décor est planté : nous sommes à Chréa.
L’air y est pur, la vue superbe s’étend sur toute la plaine de la Mitidja, depuis la Chenoua et sa masse sombre au bord de la mer à l’Ouest jusqu’aux contreforts du Sahel algérois et du Cap Matifou, à l’est – environ 180°.
De nuit, c’est féérique, toutes les lumières des villages scintillent, on voit les phares des voitures qui reviennent des villages côtiers vers Boufarik ou Blida. Inoubliable !

Comment est né Chréa ?

Après la guerre de 14-18, un blidéen Gabriel Gelly, ayant été gravement gazé, se voit recommander la montagne, l’air pur, en un mot, l’altitude. Ne pouvant aller vivre en France, il a l’idée de planter sa tente à Chréa. Ce, au sens propre du terme. Il vit sous une guitoune.
De nombreux chasseurs viennent à Chréa dont les alentours sont très giboyeux et Gabriel Gelly a alors l’idée de tenir une sorte de cantine.
Puis, quelques skieurs se risquent à monter, sac et skis sur le dos, car la route carrossable s’arrête aux Glacières, pour le plaisir de glissades bien modestes. Gabriel Gelly, connu de tous sous le nom amical de Père Gelly fait construire le premier hôtel restaurant, le seul à l’époque, l’Hôtel des Cèdres.
Dans le même temps, vers la fin des années 20, on construit également le Ski-Club. Dans les années 30, la station se couvre de villas et chalets : elle est lancée. Hiver comme été, elle sera très animée pendant les week-ends, les petites et grandes vacances.
Un service d’autocars est mis en place. Les « Autocars Blidéens » dont le directeur est Monsieur Blanc, assurent la desserte de la station et la correspondance avec les Chemins de Fer Algériens. Par le car montent, non seulement les
voyageurs, mais aussi tout le ravitaillement nécessaire à la station et aux deux épiceries.
Les Berbères qui vivent dans les vallées viennent également proposer fruits et légumes qu’ils cultivent.

Administration

Le village de Chréa n’est pas érigé en commune ; il dépend de la Mairie de Blida dont le Maire est Monsieur Ricci (Minoterie Ricci).
Les terrains sur lesquels sont bâtis villas et chalets ne sont pas vendus : ils appartiennent aux Eaux et Forêts qui les louent par baux emphytéotiques (99 ans).
Chréa, devant tout de même être administré sur place, on crée une sorte de « Comité » qui est en réalité une Mairie annexe.
En font partie, entre autres : Monsieur Molbert, Ingénieur en Chef de la ville d’Alger – Monsieur Janin, Inspecteur des Eaux et Forêts – Monsieur Cannebotin, viticulteur – Maître Millot, avocat – Monsieur Chapus – Monsieur Naud, viticulteur.
On consulte très souvent Monsieur Prioure, le garde forestier, personnage important de la station.
Chréa possède une charmante église. On y célèbre tous les offices ainsi que les fêtes carillonées. Pour la messe de Noël, l’église est décorée, une crêche y est installée et c’est une grande joie d’aller à la Messe de Minuit sous la neige.
Un bureau de poste, situé à quelques mètres de la place centrale fonctionne toute l’année comme dans tous les villages

Le Ski-Club

L’enneigement est souvent très abondant. La route coupée, il n’est pas rare de voir des voitures arrêtées à 800 ou 900 m d’altitude. Les gens continuent à pied, sac au dos et skis sur l’épaule, à moins qu’ils ne louent un mulet et son conducteur qui les amènera jusqu’au col.
Les chutes de neige commencent en général pour Noël et durent quelquefois jusqu’à Pâques. On a vu, à Chréa, jusqu’à 2,50 de neige pendant la guerre. Les populations des vallées, complètement isolées, devant être ravitaillées par containers largués d’un avion, ce, sur intervention expresse de Monsieur Cannebotin auprès du Gouvernement Général.
Le Ski-Club est très fréquenté. Il sera présidé pendant de longues années par le Docteur Granger, d’Alger. Les pistes sont courtes, l’une d’entre elles est relativement raide, elle a 450 mètres de long pour un dénivelé de 135 mètres mais on s’en contente. On remonte à skis, en canard ! Un Suédois Ragnvald Ormen et les membres du Ski-Club font édifier un tremplin sur la piste la plus longue. Pas de grands risques ! Même si on ne sait pas s’arrêter, ladite piste descend dans un vallon et remonte de l’autre côté. Pour faire durer le plaisir, on la descend en slalom.
Tout est familial et bon enfant. On se désaltère en bas des pistes en achetant des oranges à des indigènes. Pas de restauration et au début, pas de remontée mécanique.
——A la fin de la guerre, Paul Lehoux, fils du coureur automobile René Lehoux, installe le premier tire-fesses. On fait venir de France un moniteur, Robert Desigaux. La station devient élégante, bien fréquentée et on est heureux de s’y retrouver entre amis.

Aerium

Dans le même temps, on fait de la médecine sociale. On pense aux enfants défavorisés de toutes origines, qui ont besoin de changer d’air.
On construit un très grand centre des « Enfants à la Montagne ». Plus de 500 enfants peuvent, été comme hiver, occuper à tour de rôle, chaque année, des locaux en dur, bénéficiant de tout le confort et du dévouement d’un personnel hautement qualifié.
La Direction est assurée par les Dames de la Croix Rouge Française.
La décision de départ en colonie est prise conjointement par les enseignants, les médecins et les assistantes sociales.
Le tout est supervisé par le Professeur Lombard, pédiatre réputé, qui habite également Chréa avec sa famille pendant les vacances.
Après Alger, El Affroun, Marengo, plusieurs villages envoient les petits à la montagne.

Auberge de la Jeunesse

Dédicace : Décembre 1953. Meilleurs souvenirs à Monsieur Cannebotin, en mémoire du temps où j’étais Gouverneur Général. Sentiments amicaux, Signé G. LE BEAU

Si les « Enfants à la Montagne » ne sont pas oubliés, personne n’a encore pensé aux adolescents.
Lors d’une visite faite à Chréa, en janvier 1938 par Monsieur Bourret, Préfet d’Alger, ces messieurs du Comité attirent son attention sur le fait que de nombreux jeunes ne peuvent séjourner dans la station en raison des prix pratiqués par les hôteliers. Entre-temps, Monsieur Cannebotin avait parlé d’un projet « d’Auberge de la Jeunesse » au Gouverneur Général Le Beau. Le Préfet convoque alors les représentants des associations suivantes : Mutilés et Anciens Combattants, Auberges Françaises de jeunesse, Groupes Laïques d’Alger, Camping Club, etc… L’architecte est Monsieur Lathuillère et la réalisation de l’Auberge, menée à bien par Monsieur Mascherpa, entrepreneur à Blida, coûtera 200.000 Frs

Les travaux commencés en octobre 1938 ne seront achevés, à cause de la guerre, qu’en septembre 40: un logement pour un couple de gardiens-aubergistes, un grand réfectoire, une cuisine moderne, un dortoir de filles à l’étage, un dortoir de garçons au rez-de-chaussée, des sanitaires bien sûr. Dans son discours d’inauguration et s’adressant au Gouverneur Général Le Beau, Monsieur Cannebotin parle notamment d’ordre, de tenue morale et de discipline.
L’Auberge fonctionnera pendant la guerre et jusqu’à ce qu’on a appelé « les évènements ».
On trouve sur le livre d’Or, la signature et les réflexions louangeuses de nombreux jeunes dont celle du fils de Ragnvar Ormen,Yvan Ormen.

Hôtellerie

L’hôtellerie est assez réduite. L’Hôtel des Cèdres, propriété de Monsieur Gelly, est acheté en 1947 par André Cosso, assureur à Alger qui possède depuis de nombreuses années, un chalet à Chréa et est connu pour sa grande gentillesse et son allant. Son associé est Albert Saurat, skieur chevronné.
L’Hôtel des Cèdres est assez vétuste quoique confortable. André Cosso le fait entièrement rénover, modernisant salle de restaurant, cuisines, chambres et salles de bains.
L’Hôtel Terminus est plus modeste mais également bien situé sur la place.
Le plus récent est l’Hôtel Lallemand, situé au-dessus des pistes. C’est un hôtel d’aspect moderne, sans grand cachet contrairement à l’Hôtel des Cèdres qui a gardé son charme montagnard. Citons également la pension Bay.

Promenades

Elles sont nombreuses et variées. La plupart des sentiers courent sous les cèdres. Au printemps, on est-émerveillé par de véritables parterres de pensées mauves ou jaunes. On en rapporte des brassées chez soi que l’on met dans des coupes. C’est ravissant.
En automne, ce sont les champignons qui poussent au pied des cèdres. Là encore, la récolte est fructueuse. Pour les conserver, après les avoir brossés, on les coupe en tranches qu’on enfile soigneusement en longs chapelets et qu’on fait sécher. Mis en boîtes étanches, c’est ainsi que tout au long de l’année les plats cuisinés fleureront bon les champignons de Chréa.
Le « Chameau » est une promenade facile : ainsi nommée parce qu’une branche de cèdre a pris la forme du cou et de la tête d’un chameau.
En poussant plus loin, on va jusqu’au Pic Abd-El-Kader à 1640 mètres d’altitude et point culminant. Là, se trouve un petit marabout décoré de guirlandes votives et dans lequel, nous les « roumis », entrons en silence, afin de respecter ce lieu de culte. En contre-bas du village, on peut faire le tour de la Belle-Crête, mamelon parsemé de villas.
Après le Ski-Club, on va jusqu’au Col des Fougères, jusqu’à la Cressonnière. On y trouve toute l’année un ruisseau couvert de cresson sauvage. Là encore, la récolte permet de se régaler. Pour les plus paresseux, il y a la promenade de la Croix et de la Pointe des Blagueurs. Situées sur un promontoire près de l’Eglise, dominant la route d’accès à Chréa, la vue sur la Mitidja et la Méditerranée est superbe. On peut admirer les couchers de soleil comme on n’en voit guère ailleurs. Avec la réfraction, il prend de seconde en seconde, des formes de lanternes chinoises. L’effet est stupéfiant.

Anecdotes

André Cosso, ayant acheté l’Hôtel des Cèdres et voulant le rénover, veut également se débarrasser de nombreux chats du Père Gelly (y avait-il du civet au menu pendant la guerre ?).
Il les fait mettre dans des sacs et de nuit, descendre vers les Glacières. On les lâche dans la nature. Le lendemain matin, André retrouve les chats à nouveaux installés dans l’hôtel. De nuit, ils avaient retrouvé leur chemin et réintégré leur domicile. Pour s’en débarrasser, la seule solution est de les donner un par un.
Armand Busser, dit Mickey, entrepreneur de peinture à Alger et quelques amis vont prendre leur petit déjeuner à l’épicerie Pescopo: quelques tables, un rideau rouge derrière le comptoir.
Après une assez longue attente et ne voyant toujours rien venir,Armand passe derrière le rideau et voit Monsieur Pescopo en train de se raser, trempant son blaireau dans la casserole d’eau chaude avec laquelle il passe le café !

En été, toute la jeunesse vit en short, mais pendant la guerre un arrêté fixe la longueur des shorts : pas plus de 10 centimètres au dessus des genoux. Le garde forestier, Monsieur Prioure a toujours un centimètre dans sa poche et nous menace souvent d’une contravention qu’il ne met jamais bien sûr !

Oh ! Stupeur.
Nous arrivons au Ski-Club et trouvons les pistes entourées de piquets en bois et de fils de fer. Les passages sont gardés par des employés qui demandent si nous avons la carte du Ski-Club, sinon les pistes sont interdites. Il faut dire que cela, aussi, se passe pendant la guerre et que pour des raisons politiques, le Conseil d’Administration a décidé qu’il fallait rester entre soi !!! Les bien-pensants – politiquement – voulant interdire le ski aux autres. Cette mesure, d’ailleurs parfaitement illégale, n’a pas duré huit jours.
Il y a 5 ou 6 ans, alors que j’attends mon époux au parking Grimaldi, à Nice, je bavarde avec le gardien, un garçon d’une quarantaine d’années qui vient incontestablement d’Afrique du Nord.
– D’où venez vous ?
-d’Algérie.,
– Oui, mais d’où ?
-Une petite ville.
-Laquelle ?
-Blida.
-Vous êtes de Blida, alors vous connaissez Chréa ?
– Oh ! Madame, Chréa c’est toute mon enfance ! Voyez, la villa qui est en face de la borne kilométrique « Chréa 0,300 Kilomètres », eh bien, c’est chez moi !
Un instant de silence de ma part, puis
– Ma foi, je suis ravie de vous l’avoir offerte !
Un autre instant de silence, le garçon devient blême, puis il reprend : »- Mais Madame, il y avait de l’autre côté du jardin, une réserve où l’on mettait le bois, les outils, ma balançoire… Ma balançoire….
Depuis, il est toujours là avec Mustapha, nous parlons de Chréa. Que faire ?

Et maintenant !

Qu’en est-il maintenant après plus de 35 ans ! Le magnifique cèdre de la place est mort et n’a pas été remplacé. Les villas n’ont pas été entretenues par les nouveaux propriétaires qui ne peuvent d’ailleurs plus guère les occuper.
On ne peut plus monter à Chréa, la mort guettant à chaque tournant de la route. La dernière fois qu’André Cosso y est allé, il y a quelques années, un car venait d’être attaqué en plein jour et les morts indigènes gisaient un peu partout la gorge tranchée. Il n’y est plus retourné bien sûr ! Pour nous tous, Chréa a été et restera dans nos souvenirs le paradis « El Djenaa ». Nous avions vingt ans et la joie de vivre.
Et comme disait notre ami Jean Brune : « Nous nous sommes battus pour le droit des hommes à ne pas être chassés de leur souvenir d’enfance ».

Nelly Monier-Cannebotin

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