AYRED, ENNEYR CHEZ LES BENI SNOUS, TLEMCEN : AUX ORIGINES DU THEÂTRE’ DE MUSTAPHA NEDJAI


Ayred est un spectacle vivant qui permet à la population qui le pratique ‘de s’exprimer à travers des formes para-théâtrales’. C’est également une célébration qui fait participer tous les acteurs de la société. Articulé autour de déguisements, il garantit l’anonymat et participe à la catharsis.
Les rites rythment nos vies. Le plus souvent, on ignore leurs origines, mais ils participent à la cohésion sociale et permettent de maintenir un lien solide avec ses origines et son histoire. Certes, on ne comprend pas toujours les véritables enjeux de certaines pratiques et leur emprise sur nos vies, mais il suffit peut-être d’essayer de les comprendre. Il est des rites qui cristallisent le passé, le présent et l’avenir. Toute notre histoire se résumerait ainsi en l’instant. La magie de l’instant ! Ayred (lion) est assurément de ceux-là. Si l’appellation varie d’une région à une autre (Ayred, Ennayer, Yennayer), le premier jour de l’an du calendrier berbère (et agraire) est fêté dans différentes régions de l’Algérie.
Ce rite célébré les 10, 11 et 12 janvier de chaque année, dans le village de Khémis, dans la région de Béni Snous (35 km à l’ouest de Tlemcen), a gardé toute son authenticité, même si le monde moderne a atteint ces réjouissances, notamment dans la fabrication des déguisements et des rythmes davantage ancrée dans l’air du temps. Mustapha Nedjaï (plasticien) a découvert Ayred, un peu par hasard, en 1990. C’est le regretté homme de théâtre Abdelkader Alloula qui lui avait suggéré ‘ et à Nordine El-Hachemi également ‘ de se rendre dans le village de Khémis qui perpétuait cette tradition millénaire. Ne disposant que d’un seul appareil photo, Mustapha Nedjaï a pris quelques clichés. En 1991, il y retourne avec son ami qui a réalisé un documentaire sur ce rite (diffusé la même année à la Télévision algérienne). Encouragé en 2011 par Denis Martinez, Mustapha Nedjaï décide de réaliser un beau livre à partir des photographies prises vingt ans plus tôt. Dans le cadre de la manifestation ‘Tlemcen, capitale de la culture islamique 2011’, sort aux éditions Dalimen l’ouvrage Ayred, Ennayer chez les Béni Snous, Tlemcen : aux origines du théâtre. Préfacé par l’universitaire Mohamed Lakhdar Maougal, émaillé de textes (Jaoudet Gassouma, Liliane El-Hachemi, Mohamed Gadiri), d’illustrations (Denis Martinez, Liliane El-Hachemi), d’annexes et de très belles photos datant de 1991 et 1992, ce livre est ‘presque un voyage dans les temps reculés, un voyage dans le temps historique, les mythes, les légendes et des rites dont le présent ne garde que quelques traces souvent indéchiffrables’, explique Mustapha Nedjaï.
De l’intensité dans la durée
L’auteur soulignera également que son beau livre ‘ne cherche pas à élucider toute l’histoire, il n’est que le témoignage d’une survivance d’un passé lointain, aussi lointain, aussi riche et profond de par son histoire, une fête d’une grande esthétique et une expression phénoménale qui conduit nos sens aux questionnements purs et simples’. Il insiste sur la dimension carnavalesque d’Ayred et donc sur l’aspect fordja (qu’on pourrait traduire par spectacle ou carnaval).
Au-delà des considérations cultuelles ou mystico-religieuses, Ayred est un spectacle vivant qui permet à la population qui le pratique ‘de s’exprimer à travers des formes para-théâtrales’. C’est également une célébration qui fait participer tous les acteurs de la société, notamment les femmes qui commencent les préparatifs bien des jours avant le début du rite, notamment en détruisant et fabriquant un nouveau foyer, en allant dans les bois ramasser les herbes et autres produits nécessaires à la cérémonie. Ayred est surtout une fête de partage et de convivialité qui permet à son issue de venir en aide aux plus démunis de la région.
On ne dévoilera pas ici les différentes articulations de la cérémonie qui commence à la tombée de la nuit par une procession qui part du mausolée de Sidi Ahmed et se termine à l’aube, mais on dira tout de même que le caractère magique ou rituel est gommé, dans l’ouvrage, par la quête de son auteur à trouver des formes d’expressions théâtrales très anciennes mais qui demeurent méconnues. Dans ses explorations, Mustapha Nedjaï note que ‘nous avons été très curieux de constater que les fordjas se sont transformées avec le temps en événements profanes où les problèmes des gens étaient représentés par les moyens de l’art’. Dans ce qu’on pourrait considérer comme une seconde partie, l’ouvrage s’intéresse aux masques, à leurs symbolique et représentations. Ayred est aussi une fête masquée qui garantit l’anonymat à celui qui porte le masque (généralement représentant un lion). De ce fait, le déguisement a une portée symbolique, en offrant une totale liberté à celui qui le porte ; il en résulte un effet cathartique. Passionnant serait un faible mot pour décrire le beau livre de Mustapha Nedjaï qui ouvre des brèches. Un excellent point de départ pour les chercheurs, un très beau cadeau et une aubaine pour les curieux.
écrit par sara kherfi.

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