Un autre Hisorique de Bou Saada.


boussada algérie

Un certain Bel Ouacha, homme de grande tente de la tribu des Bedarna, occupait depuis longtemps les immenses terrains qui s’étendent du H’odna méridional jusqu’aux montagnes des Oulad Nail, lorsque vers le VIème siècle de l’hégire, un Chérif, nommé Sliman ben Rabia, originaire du Saguia-t-el-Hamra, en Moghreb el Aksa(1), vint camper aux pieds du Djebel M’saada, à Ayoun ed-Defla (2).Peu de temps après, il fut rejoint par un taleb vénérable qui avait fait de savantes études dans les Zaouïa et les Medressa de Fez. Sidi Thameur, ainsi s’appelait ce lettré, s’arrêta près des pierres taillées, vestiges d’anciennes constructions nazaréennes. Le Mogrébin, séduit par l’abondance de la rivière et la limpidité de la fontaine, chassa les chacals qui demeuraient dans les roseaux et aidé par les gens de Sidi Sliman, il pétrit des briques, se construisit une maison, puis s’adonna à la contemplation et à l’étude des livres. Quelques nomades des Oulad Nail et des Oulad Mahdi visitèrent ce saint homme, dont la réputation de science et de justice ne tarda pas à s’étendre jusqu’à M’sila et au-delà. Des jeunes gens, avides de profiter du savoir de Si Thameur, se réunirent autour de lui et leurs habitations formèrent le noyau d’une ville. Les terrains furent achetés aux Bedarna (3) qui cédèrent tous leurs droits moyennant quarante-cinq chameaux et quarante-cinq chamelles. Au moment où se terminait la mosquée, Sidi Sliman et Sidi Thameur
devisaient ensemble sur le nom à donner à la cité naissante; ils étaient encore indécis, lorsqu’une négresse vint à passer et appela sa chienne… Saâda .. Saâda !… (Heureuse !… heureuse !.,.); ce mot leur parut d’un bon augure et, d’un commun accord, ils l’appelèrent Bou Saada : Père du Bonheur. L’oued Ben Ouas changea son nom contre celui de la ville nouvelle. Plusieurs autres familles, notamment celle de Sidi Atya, originaire du Maroc, quelques-unes des Oulad Bou-Khaltan de M’sila, vinrent se joindre aux premiers. Sidi Azouz, père de la fraction de Zérom vint de d’Agh’rouat EI-Kressen des Oulad Sidi Cheikh (d’autres m’ont assuré des environs de Tiaret), peu de temps avant la mort de Si Thameur. Il y a deux cents ans, les Mohamin, fils de Mimoun des Oulad Amer (1), venus dans les anciens temps du Sah’ara, quittèrent El H’adjfra, localité près de Témacin, entre Ouargla et Tougourt : ils construisirent la plus grande partie de la ville basse et forment aujourd’hui le quartier le plus important de Bou Saada. Les autres fractions de la ville (les Oulad Si Harkath, les Achacha, les Oulad-Atik ) descendent de Sidi Thameur, dont on montre encore aujourd’hui la demeure auprès de la mosquée dite du palmier. Les Chorfa ont Si Sliman pour père.
L’Oasis et le K’sar de Bou Saada sont situés, sous le 35°13′ de latitude et 1°O5′ de longitude orientale, entre la limite Sud du H’odna- une des plaines les plus fertiles de l’Algérie- et les confins des Oulad Nail. L’Oasis est entourée au Nord et à l’Est par de larges dunes de sables, au Sud par le Djebel M’sad et à l’Ouest par le
djebel Kerdada, d’une altitude d’environ 15O m au-dessus de la rivière (l). L’Oued Bou Saada appelé parfois dans sa partie supérieure Oued R’mel ou la rivière de sable, sépare la ville des jardins de palmiers adossés à la montagne. Ses crues ont une force effroyable à laquelle rien ne peut résister; et après les grandes pluies d’orage, comme il en fait parfois dans le Sud, cette rivière charrie d’énormes blocs de rochers, arrachant les barrages et tout ce qui peut obstruer son cours impétueux La ville, si toutefois on peut lui donner ce nom, est composée d’un millier de maisons bâties en briques séchées au soleil (Toub); elle présente le cachet particulier aux bourgades du désert : des masures de boue entassées les unes sur les autres en dépit de toute architecture et présentant à chaque pas des phénomènes alarmants d’équilibre, çà et là des passages étroits, des ruelles couvertes, bizarrement enchevêtrées et au sol inégal. Ces maisons quelquefois étayées par des troncs de palmier sont cependant mieux aménagées intérieurement qu’on ne le pourrait supposer. Un jour de pluie, une heure de soleil, et les bourgades sahariennes auraient le sort de la gigantesque Babylone, elles deviendraient des monticules de poussière. La partie haute de la ville repose sur des blocs taillés, vestiges d’un de ces postes que les Romains avaient établis sur la lisière du Sahara pour ravitailler leurs colonnes lointaines (2).

La ville est divisée en quartiers correspondant aux principales fractions. Un grand nombre d’écrivains ont fait remarquer cette singularité, particulière aux bourgades sahariennes: divisions en tribus d’origine souvent différentes et toujours ennemies (1) ; les quartiers d’une même ville sont en guerre les uns avec les autres et les hostilités permanentes car la paix n’est souvent qu’un moyen pour préparer la vengeance des vaincus de la dernière lutte; des portes, des barricades, des maisons à étages crénelées défendent l’approche de ces quartiers, enceints par la même muraille que, d’un commun accord, défendront les ennemis de la veille contre toute attaque du dehors. Des rivalités de fractions, de familles même, arment ces populations qu’un sort commun destine à vivre à l’ombrage des mêmes palmiers, à s’abreuver aux mêmes fontaines. Parfois, une trêve , née de besoins matériels a réuni à certains jours, les combattants sur le marché où les transactions ont lieu, de même que si le sang n’avait pas coulé la veille et comme si on ne devait pas recommencer le lendemain. Tel est le tableau adouci que présentaient souvent, trop souvent ! les K’sour sahariens, avant la domination ou l’influence française, Cet état de choses suffirait à lui seul pour expliquer la dépopulation ou la ruine de beaucoup de ces cités du désert que Ben Khaldoun et les autres analystes arabes nous ont dépeint sous un aspect si florissant (2). Nous avons signalé l’analogie présentée par ces rivalités des K’sour Sah’ariens avec les Sofs KabiIes du Tell (3) Ces ressemblances ne sont du reste pas les seules; et la race berbère, qui étend ses rameaux au Nord et au Sud de l’Algérie, offre parfois, dans ces régions opposées, de curieux parallèles, soit dans les moeurs, soit dans les institutions (4).
Voici les noms des fractions qui composaient les Hal Bou-Saada:
Mohamin, Oulad Zerom, Oulad Hameida, Chorfa, Oulad si Harkat, Oulad Atik. Les gens d’El Alleug forment une septième fraction (1).
Les Israélites, très nombreux dans la ville, sont administrés par un rabbin qui leur rend la justice. Là comme partout, la population juive se livre exclusivement au trafic (commerce) ; le plus grand nombre exerce la profession d’orfèvre ; on les voit constamment accroupis dans de petites boutiques enfumées, semblables à des antres ; et, comme les alchimistes du moyen âge, soufflant dans leurs chalumeaux, pour entretenir de mystérieux alliages. Dans le Sah’ara les Israélites sont moins méprisés que dans les villes du Tel et particulièrement à Bou Saada, où quelques-uns portèrent les armes ; ils vont même jusqu’à citer orgueilleusement un certain Ben Ziri, qui se distingua en brûlant la poudre. Cette tolérance tient au caractère sédentaire des habitants des K’sour, et à l’esprit de lucre commun à tous les

entreposeurs du commerce saharien avec le Tell. En résumé, les Juifs n’y sont ni plus, ni moins rapaces qu’ailleurs; ils s’adonnent à la boisson et s’enivrent parfois avec de l’eau-de-vie de figues. Jadis, une place leur était spécialement réservée dans le quartier d’El A’goub, aujourd’hui, ils sont répandus dans toute la ville. Il y a aussi à Bou Saada une cinquantaine de trafiquants de la grande confédération des Beni M’zab: ils font un grand commerce de détail et professent le Kharijisme. Si Bou Saada est un entrepôt commercial, il a aussi un autre genre d’industrie, qui lui vaut une grande réputation dans les pays arabes: les brunes filles des Oulad Nail s’y donnent annuellement rendez-vous au nombre de plusieurs centaines; elles viennent y gagner leurs dots, en trafiquant de leurs charmes, relevés d’une façon assez originale par d’énormes bijoux en argent d’un travail des plus primitifs. Le K’sar a douze portes tant intérieures qu’extérieures ; chaque quartier se barricadait autrefois soigneusement; aujourd’hui, les portes intérieures ne se ferment plus; elles gisent à terre, comme des témoignages de la concorde introduite dans le pays sous la domination française. On compte huit mosquées sans minarets, quelques-unes ne sont que de simples zaouïas:
Djêma el-Derouiche ou Gueblia ; el-Kherkhilet ; el-Achache ; Chorfa ; Oulad Hameida ; Oulad Zerom ; Djêma el-Mohamin; Oulad Atik. Ces lieux de prière correspondent, on le voit, aux principaux quartiers. Enfin, on remarque deux koubbas monumentales élevées en l’honneur de marabouts vénérés: au Nord, celle de Sidi Atya, taleb venu du Maroc, elle est soigneusement blanchie à la chaux et pittoresquement surmontée d’une… bouteille ! Au Sud, la koubba de Sidi Brahim, père de la tribu de ce nom (1). Presque partout, au Sud et à l’Est, la ville est entourée de jardins ombragés par les palmiers, dont la sombre verdure forme une couronne autour du K’sar. Les plus belles plantations sont du Côté Sud. Les jardins présentant un très pittoresque aspect fournissent

de précieuses ressources aux habitants; on y trouve des palmiers, des oliviers, des lentisques, des abricotiers, des a’toum (Térébinthes), des jujubiers (Sidra), des figuiers, des pêchers, des grenadiers, des vignes, qui, enlacées de lianes, donnent de la fraîcheur et de l’ombrage et en font de véritables paradis pendant les brillantes journées d’été. Il n’est pas rare, lorsque souffle le sirocco, de voir la population toute entière quitter ses maisons infestées d’insectes pour émigrer dans les jardins. Sous ces verts ombrages, on cultive quantité de plantes: henné, tabac, oignons, carottes, courges, melons, pastèques, fèves, etc. Des touffes de lauriers-roses obstruent ça et là le cours de la rivière, et des térébinthes, quelques genêts rabougris poussent épars aux flancs de la montagne. Les dunes sablonneuses ont pour végétation le djem, l’alenda, le thym, le dis, le zita et quelques rares touffes de guettof; et, pour population, des centaines de stellions (Dab des Arabes) et de vipères cérastes qui grouillent sous un soleil de 55°. Près de 7,000 palmiers paient l’impôt'(1), mais les dattes ne sont pas très estimées. On y recherche beaucoup celles de Bisk’ra et de Tolga. En revanche, les étoffes de laine, couvertures, tapis, burnous, haïks tissés à Bou Saada, jouissent d’une grande réputation; et, dans toutes les maisons, les femmes travaillent à confectionner ces beaux produits, fort recherchés dans le Tel. Placé sur la route de Bisk’ara à E!-Ar’ouat, Bou-Saada est un centre commercial important pour les tribus méridionales qui viennent s’y approvisionner des grains du H’odna, des huiles de Kabilie ; il le fut jadis davantage, mais il tend chaque jour à reprendre, et au-delà, son importance première. Il s’y tient tous les jours un grand marché à Rahbat En Nouader, le marché des meules à fourrage, place extérieure et principale de la ville; dans le quartier adjacent se trouve Rahbat el-l’ham (le marché de la viande). Les Oulad Ahmed y apportent du sel de la grande Sebkha de H’odna (2) el du lac Zar’ez. Ce sel, généralement acheté par les Oulad Selama, est ensuite revendu et colporté sur les marchés d’Aumale jusqu’en Kabilie. Beaucoup de gens des Beni ‘Abbés

de la Medjana apportent de l’huile, qu’ils vendent ou troquent contre des laines. Vers le mois de mai, on voit descendre les montagnards des confédérations Kabiles du Jurjura. Ces laborieux artisans apportent les produits de leurs industries: de grands plats, des charrues et des cuillères en bois, des sabres flissa, de la bijouterie des Yenni, des figues et des olives; ils échangent ces marchandises contre des toisons. Souvent, ils poussent plus avant, dans le Sud, jusqu’à Aïn Er Riche (1), sur la route d’EI-Ar’ouat et dans les diverses fractions des Oulad Nail. Les commerçants de Bou-Saada vont fréquemment à Tougourt et dans le Souf. Les tribus du Sud, que leur ventre attire dans le Tel, selon un proverbe arabe, viennent acheter des grains et des dattes, et vendre des moutons et des laines. Voici les noms des tribus qui, en diverses saisons, fréquentent le plus assidûment le marché de Bou-Sada:
Oulad: Nail, Sidi Brahim, Abmed, Sidi Zian, Khaled, Sliman, Bouserdjoun, Aïssa, ‘Amara, ‘Amer , F’radj, Hadi, Dhim, Sidi H’amia, Sidi Sliman, Mah’di, Selama ; ainsi que : Adaoura, Souama, M’tarfa, Haouamed , Beni Abbès.
Les gens des Beni M’Zab de Touggourt; Temacin de Bisk’ra, de M’sila, et les Kabiles Igaouaouen (Zouaoua) du Jurjura.
Une Djêma ou assemblée de notables gouvernait Bou-Saada; chaque fraction avait son conseil à elle, nommé à l’élection, lequel, à son tour, élisait un membre; et la réunion de ces élus constituait la Djêma. Cette forme gouvernementale, commune à toutes les villes du désert, est également celle des tribus Kabiles. Ce conseil percevait l’impôt qui était envoyé à M’sila pour être dirigé sur Constantine. Le gouvernement turc, absorbé dans ses entreprises maritimes, n’exerça jamais une action bien directe sur les populations méridionales de l’Algérie. Dans le Sud, comme dans les Kabilies, il se borna à une suprématie souvent illusoire et n’intervint que très rarement dans les rivalités qui déchiraient les K’sour sahariens. Bou-Saada payait l’impôt aux beys de Constantine, et de temps à autre, ces chefs Turcs firent des expéditions dans le Sud (1) et vinrent

dans l’Oasis, attirés soit par les querelles des habitants, soit pour imposer le pays. De même que dans les bourgades Kabiles, des dissensions continuelles divisaient, nous l’avons dit les fractions des villes du Sud et la réunion de quelques-unes de ces fractions opposées à l’alliance des autres quartiers correspond exactement aux Sof de Kabilie, un des phénomènes politiques les plus remarquables du système démocratique des peuples berbers. Pas plus que les autres, Bou-Saada n’échappa à la loi commune. Les éléments divers qui peuplaient la ville se livrèrent à plusieurs reprises des guerres acharnées. Ainsi, vers 1170 de l’hégire, les Mohamin, qui occupaient le même quartier de la ville que les Oulad Si Harkat, se battirent contre eux et furent expulsés. Quelques années plus tard, ils obtinrent de rentrer; mais, ne pouvant rester en paix, de nouvelles querelles les firent encore chasser, et ce ne fut que huit ans après qu’ils purent revenir s’installer dans le quartier où ils sont aujourd’hui. La fraction dite EI-Ouêche, séparée de Bou-Saada par un ravin, fut fréquemment en hostilité avec le reste de la ville, et, malgré sa faiblesse, n’eut pas toujours le dessous. Ces divisions étaient continuelles et, si on ne brûlait pas constamment la poudre, il n’était pas prudent aux habitants des deux quartiers de s’aventurer les uns chez les autres. Plusieurs fois les Oulad Mah’di et les Oulad Nail, profitant de ces divisions intestines ou même appelés par de sourdes menées, rançonnèrent la ville: une centaine de cavaliers de ces tribus entraient par la rivière et campaient dans l’Oasis, où ils imposaient les habitants, grâce à la profonde terreur qu’ils inspiraient. Cependant, il parait qu’un beau jour les Bou-Sadi se décidèrent à la défense, car ils racontent, avec orgueil, qu’un homme des Oulad Mah’di, retenu captif dans une de ces incursions fut, sanglant outrage, vendu comme nègre. Les plus redoutés de ces ennemis extérieurs, étaient les Oulad Sah’noun, tribu lointaine qui, tombant à l’improviste sur Bou – Saada, n’offraient pas la facilité d’une revanche aux habitants comme les Oulad Mahdi, dont les silos étaient proches. Les gens de Bou-Saada ont gardé le souvenir d’un Bey Ah’med (El Kolli) qui vint visiter le Hod’na vers 1178. C’était, si l’on en croit les anciens, la première apparition des Turcs dans le pays. Cette visite ne tarda pas à être suivie de plusieurs autres, jusqu’en 1218, époque où le bey Othman (1) arriva pour interposer son autorité entre les fractions des Oulad-Mahdi (2). Vers 1255, Djallal, bey de Médéa, vint châtier les Oulad Mah’di qui, s’étant révoltés, avaient razzié les Oulad Selama et les Adaoura. Le Bey fut battu. Heureusement, une colonne turque, sous le commandement de l’Agha Omar El-Dzaïri, accourut à son secours, devant faire jonction sous les murs de Bou-Saada, avec une autre colonne venue de Constantine, aux ordres de Sahnoun-Bey (3). Les habitants de Bou-Saada alarmés. à juste titre de cette réunion, prirent prudemment le parti de s’enfuir avec ce qu’ils avaient de plus précieux, abandonnant leur ville aux Turcs campés non loin de là. Ceux-ci la pillèrent et se dirigèrent vers M’sila, où l’Agha Omar fit assassiner le Bey de Constantine, coupable de ne s’être pas rendu assez vite aux ordres du Divan d’Alger, mais, en réalité, par jalousie de l’appareil de puissance et de richesse déployé par ce Bey. De temps à autre les Beys de Constantine continuèrent à profiter des rivalités des tribus du Hod’na pour descendre à Bou-Saada et y percevoir de fortes Lezma (impôt extralégal). Le dernier de tous fut Ah’med Bey, que nous avons expulsé de Constantine: il vint poursuivre un chef arabe rebelle, jusque chez les Oulad Naïl. Pendant cette excursion, il fut rejoint par Ah’med Oulid Bou Mezrag, fils du Bey de Titri qui venait d’être chassé de Médéa et réclamait l’appui du Bey de Constantine pour reconquérir l’héritage paternel. Il y avait déjà six années que les Français étaient dans la
Régence quand Bou Mezrag accompagna le Bey à Constantine, et revint avec un goum considérable de toutes les tribus du h’odna. A ce moment, les Hal Bou Saada étaient en lutte avec les Oulad Sidi Brahim, dont ils avaient lieu de redouter la puissance. La Djêma de Bou Saada, voyant passer l’armée du Bey de Titri, implora son appui, qu’il leur accorda, pour se ménager des ressources dans la guerre qu’il allait entreprendre. Les choses allaient très bien pour les gens de Bou Saada, si le vieux Khalifa de la Medjana, un Mokrani (1), n’avait reçu de fortes sommes des Oulad Sidi Brahim pour soudoyer les goums de Bou Mezrag, qui fondirent comme les neiges du Djurjura un jour de soleil. Le jeune chef, voyant lui manquer l’appui sur lequel il avait compté, regagna avec quelques cavaliers la route de Sour El R’ozlan (2), ancien bordj turc ruiné, situé sur les pentes Nord de Dira, contre la route de Médéa.
Lors de l’hiver de 1837-1838, l’Emir El H’adj Abd el-Kader vint dans le Ouennour’a destituer le Khalifa de la Medjana et du H’odna qu’il soupçonnait de relations avec l’autorité française. Après avoir nommé à sa place Abd es-Selam Bou Diaf, l’Emir passa à Bou Saada et se dirigea avec son armée sur Ain Mah’di, la ville sainte du marabout Tedjini, où ses canons ne devaient laisser debout qu’un seul palmier. On sait le retentissement qu’eut ce siège mémorable parmi les populations Sah’ariennes, dont il aliéna les esprits à sa cause. Pendant ce temps, une colonne française aux ordres du général Négrier, commandant la division de Constantine, s’avançait dans le H’odna ; tandis que le frère d’AbdelKader, Sidi El Hadj Mostapha ben Mahidine

accompagné d’El-Hadj el-Kharoubi, Agha de l’infanterie, étaient venus mettre la paix entre les chefs nommés par l’Emir et surveiller leurs menées ambitieuses. A l’approche du général français, ils se réfugièrent dans la petite oasis d’Ed-Dis, où ils placèrent leur camp jusqu’à la rentrée des Chrétiens. Ce ne fut qu’en 1843, que le général de brigade de Sillègue pénétra dans Bou Saâda, à la tête d’une expédition. Il reçut un excellent accueil des habitants. En 1845, une autre colonne, composée de cavalerie et ayant pour chef le général d’Arbouville, visita Bou-Saada. Depuis ce moment, les expéditions qui battaient le Sud, à la poursuite de l’Emir ou de ses lieutenants, passaient par M’sila et Bou-Saada. En 1819, un marabout très influent, Moh’ammed ben Ali ben Chabira, réunissait souvent les Khouan de Bou-Saada (1) dans une mosquée qu’il avait faite construire, et y prêcha le Djeh’ad ou la guerre sainte. La puissante tribu des Oulad Nail y comptait de nombreux adeptes et, lorsque Ben Chabira se joignit au fameux Bouzian (2), il entraîna plusieurs fractions à la révolte. C’était en 1819 : Nos troupes se rendaient à Zaatcha; le général Charon, alors Gouverneur Général, résolut d’occuper Bou-Saada, et de fonder un établissement sur ce point, intermédiaire important entre Bisk’ra et EI-Ar’ouat. Le colonel de Barral (3) y laissa une garnison de 150 hommes, affaiblis par les marches, et commandés par le Sous-lieutenant Lapeire (4). A peine le gros de la colonne fut-il parti, que la petite troupe française se trouva obligée de se réfugier dans la grande mosquée, et la ville se divisa en deux

partis, dont l’un voulait l’extermination des étrangers et l’autre acceptait notre domination. La Djêma se réunit, et, à la suite d’une discussion fort animée, on prit les armes. Les Oulad Nail accoururent sous les murs de la ville, et les Achache, les Oulad Si Harkat commencèrent le feu par la porte qui va de chez ces derniers au quartier des Mohamin. La garnison se trouva obligée de se défendre. La nouvelle de cette insurrection ne tarda pas à arriver à Bordj Bou-Areridj, poste important de la Medjana. Le capitaine Pein (1) qui commandait le fort, réunit précipitamment une cinquantaine de fantassins disponibles et se dirigea sur M’sila, pour gagner en toute hâte Bou-Saada. C’était une tâche difficile et périlleuse, car on disait les Oulad Mahdi en pleine révolte. Il fallut au capitaine Pein une rare énergie pour surmonter les difficultés et triompher de l’hostile mauvais vouloir des indigènes; il parvint cependant à rassembler quelques cavaliers; et, laissant l’infanterie derrière, il prit au galop la route de Bou-Saada. La petite troupe contourna la ville et, malgré une vive fusillade, pénétra, par Bab El Dzair. La garnison française occupait toujours la mosquée et fut renforcée, pendant la nuit, par l’arrivée du petit détachement de Bordj Bou-Areridj. Deux jours après, le Khalifa de la Medjana, Sid EI-Mokrani, arrivait avec un nombreux contingent, et le capitaine Pein put prendre l’offensive. A quelques jours de là, survint la colonne commandée par le Colonel Canrobert; depuis et avant Ain-Akherman, sa marche n’avait été qu’un lugubre convoi; le choléra sévissait parmi ses soldats, obligés de repousser l’ennemi pour ensevelir leurs camarades. C’est là, qu’à un moment, harcelé par des forces considérables et voyant tomber les siens, le Colonel Canrobert, dont le nom était déjà populaire dans l’armée d’Afrique, s’avança vers les Arabes et, leur montrant les cadavres, leur dit: «Fuyez .. j’apporte la peste avec moi! ). Les tribus, épouvantées par ce

désastre., se retirèrent. M. Canrobert continua sa marche vers Zaatcha, sur la brèche duquel il devait s’illustrer, lorsque, le 11 novembre, le Colonel Daumas, arriva devant Bou-Saada avec des troupes de cavalerie: lui aussi avait eu sa colonne rudement éprouvée par le fléau. A son apparition devant la ville, les bruits les plus sinistres circulaient parmi les populations Arabes. De Tunis au Maroc, on parlait de nos prétendus échecs devant Zaatcha et des succès de Bouzian ; la situation pouvait se compliquer d’un moment à l’autre. Le Colonel Daumas dont les troupes étaient décimées, jugea qu’il fallait en finir d’un seul coup; le 14 novembre, il reçut la soumission solennelle des habitants de Bou-Saada, imposant la ville d’une amende de 8000 FR (1) payable sous trois jours, outre des objets de valeur locale: burnous, haïks, tapis, etc.
Après de rudes épreuves, Zaatcha tomba devant le courage persévérant de nos soldats. Bou-Saada était soumis; on s’occupa sérieusement de l’occupation.
Une Kasbah fut construite sur le Doulat El-Roud: elle domine le Ksar et le marché et renferme tous les établissements militaires. Les populations, d’abord alarmées de notre présence, ne tardèrent pas à revenir. La paix profonde qui règne aujourd’hui dans le Sud y a développé un commerce considérable. Un seul fait prouvera plus éloquemment que tout ce que nous pourrions dire la considération attachée à la domination française: à la suite de notre occupation, quelques tentes s’étaient retirées dans la régence de Tunis. Le bien-être de leurs frères restés à Bou-Saada les a déterminées à revenir spontanément, et une tribu toute entière, les Haouamed, s’est ainsi reformée.

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3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Haly Ba-amar
    Jan 13, 2013 @ 15:14:13

    Azul, Salam
    bonne année, merci pour l’article j’aimerais bien avoir les références de l’article
    bon courage

    Réponse

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