Promenade et redécouverte de la Casbah d’Alger par Abderrahmane Zakad.


casbah-alger

C’était l’époque où les Algériens savaient partager la misère, la seule monnaie qui permettait l’égalité, l’époque où l’on se soutenait dans la peine…

Promenade et redécouverte de la Casbah d’Alger par Abderrahmane Zakad

Lorsque notre ancien et le sage Kaddour M’Hamsadji m’avait fait la confidence qu’il comptait écrire un livre sur la Casbah et ses traditions, j’avais été pris d’une joie immense de savoir qu’enfin quelqu’un — et pas des moindres — allait s’intéresser à cette Casbah tant criée et décriée, pour l’y pénétrer avec la raison et le cœur et non pas avec la passion stérile qui fausse le regard, sclérose la mémoire et embrouille les souvenirs. Son expérience, sa large érudition et surtout ses recherches donnent à juger à sa juste valeur cette œuvre en deux tomes sur la Casbah. Une œuvre qui marquera la littérature algérienne et qui fera date.

Après tant de livre écrits, essentiellement inspirés par notre patrimoine immatériel, Kaddour M’Hamsadji nous propose cette-ci, en plus de la genèse et de l’Histoire de la Casbah, les résultats de ses « fouilles » portant sur cette médina depuis les origines, sur son urbanisme, ses traditions, ses coutumes et ses fêtes, autant de belles choses des esprits d’autrefois.

C’est là une joyeuse et instructive promenade dans les 528 pages que renferment les deux tomes, promenade dans un labyrinthe déchiffré pour la découverte de l’immense trésor que recèle la Casbah, parfois dans des choses hermétiques et qu’il faut envisager aujourd’hui comme parcelle vivante d’un millénaire de traditions.

Dans les livres de Kaddour M’Hamsadji on relève cette volonté de l’auteur de faire connaitre la vérité et la réalité avec précision dans un souffle évocateur. Et pour ceux qui cherchent des points d’appui, on est totalement en confiance car si dans le silence l’auteur a tant de choses à dire, le lecteur, lui, entend s’y retrouver.

Et l’auteur, dans un travail de miroir, avec du recul et de la pudeur et aussi avec précision et la justesse des mots, dit tout dans cette ouvrage où les tableaux sont d’une humilité retenue sur la vie des gens d’El Qaçba, zemân.

Les textes accrochent par la qualité d’écriture sur fond urbanistique, sociologique et quelques fois scientifique comme les mécanismes calculés qu’entreprendraient l’ingénieur pour la précision, l’urbaniste pour l’ordre et l’amplitude ou pour l’agronome, le fonctionnement de la « mémoire » génétique du règne animal ou végétal. Ici, il s’agit de la mémoire d’une ville, la Casbah tant aimée tant chantée et aussi tant pleurée lorsque les dégradations commencèrent à la mettre bas, paraphées par des monticules entremêlés de gravas, de pleurs et aussi de souvenirs.

A – Dans le premier tome l’auteur avertit qu’il tente de retrouver « Alger, autre fois » avec les yeux d’aujourd’hui, c’est-à-dire à partir d’une mémoire exhumée. Il confesse « qu’il se fie à ses souvenirs d’enfance et à des informations pieusement glanées auprès de quelques anciens algérois (femmes et hommes) à la mémoire encore plus ou moins bellement conservée. C’est aussi au moyen de lectures dans des ouvrages rares, dispersés, souvent superficiels et toujours de hasard qui ont plus d’une fois avivé sa curiosité jusqu’à ce qu’il y trouve quelques bonne idée à développer davantage ».

Après les explications du système de transcription qu’il juge nécessaire d’inclure pour la compréhension, l’auteur remonte jusqu’à la genèse de la Casbah en se posant la question sur l’origine exacte de la cité « El-Djazair » en l’abordant par « l’île aux mouettes », puis dans une promenade historique embellie par le charme de la parole humaine. Il nous rappelle Eikosim-Icosium. Il nous raconte les péripéties de Zîrî Ibn Menad et de son fils Bologgin qui fonde « trois villes, l’une sur le bord de la mer, appelée Djazair-béni-Mezghanna ; l’autre sur la rive orientale de l’oued Chlef, appelée Miliana ; la troisième porte le nom de Médéa. » Puis, la lecture nous mène jusqu’à Sultân Djezâir de la période ottomane que l’on peut traduire par « Alger, la Ville-Sultane, l’une des plus villes de la Méditerranée des XVI-XVIII° siècles ».

Mais la Casbah que l’on connait aujourd’hui, nous apprend l’auteur, a été commencé en 1516, par ‘Aroudj et achevée, en 1590 sous le pacha Khedar. Elle a remplacé en renommée, la primitive Casbah berbère, « el-Qaçba el-Qadi ma ».

Et c’est à partir de cette Casbah ottomane jusqu’à celle d’aujourd’hui que l’auteur analyse le site d’« El Ouata au Djebel ». Il s’étend sur son évolution en nous restituant la vie urbaine, en nous décrivant la physionomie ancienne des rues et des places, allant jusqu’aux détails des boutiques, des fontaines, des édifices religieux, des écoles, de sites caractéristiques et bien sûr de la maison algéroise. Une agréable promenade historique, une intrusion urbanistique dans le bâti, dans les boutiques de l’artisanat et dans la vie sociale avec quelques noms de rues oubliés d’El-Qaçba, zemân, la Casbah d’autrefois.

Le livre renferme une cartographie instructive et des photos judicieusement choisies dont certaines sont inédites d’autres prises par l’auteur à Nice comme celle intitulée « Le boulet turc de 1853 » paraissant en page 65 du tome 1, preuve que l’auteur s’est dépensé pour que son livre soit un témoignage et non pas construit sur le déchiffrement d’un palimpseste pour des incantations mais comme monnaie d’échange à des pensées claires.

B – Dans la partie ethnologique du deuxième tome — surtout celle concernant le mariage, les fêtes et les pratiques sociales — l’auteur ne nous fait pas la morale mais tente de percer le secret de la formation morale. Il expérimente d’abord sur sa propre conscience cette analyse pénétrante avant de la porter sur les autres en nous faisant promener dans le plus extraordinaire voyage et péripéties qui ont marqué cette médina.

Je me souviens du jour où, rendant visite à l’auteur, je le trouvai perturbé. Il était alors en plein écriture de son livre. En réponse à ma question sur son état moral et de santé, il me répond qu’il n’arrivait pas à régler un problème. Quel était ce problème ? Il s’agissait « seulement » de ce qu’il ne trouvait pas le texte original de la chanson « Abqâw ‘alâ khir » que chantait Fadila Dziria. Je lui proposai de lui acheter un CD. Il refusa car la chanson contenue dans un CD ou dans les anciens disques pouvait ne pas être l’original. Il voulait un texte certifié original. Pendant plusieurs mois, il s’était démené pour contacter les spécialistes et fouiller dans les archives de l’ENTV. Il rencontra Ahmed Serri et Abdelakader Chaou en ma présence. Personne n’était sûr de l’originalité du texte jusqu’au moment où, après de minutieuses recherches auprès de vieilles dames algéroises et des informations recueillies et complétées chez Mohammed Réda Guechoud et dans un ouvrage de l’ethnographe Joseph Desparmet (1905), il a réussi à reconstituer « abqâw ‘alâ khîr » très valablement.

Kaddour a sauvé ce texte ; il nous le restitue dans son originalité. Je vous en transcris une partie. Voilà tout Kaddour, voilà l’intellectuel honnête, soucieux de vérité, voilà l’artisan du bel ouvrage.

« Abqâw ‘ala khir » : Qui ne se souvient pas de cette chanson de fin de fête, du départ, de cette chanson de toujours que nous gardons dans notre mémoire ? Oui, un départ heureux de fin de fête, dès la nuit tombée où les femmes lancent leurs youyous en même temps que leurs salutations, allant et venant dans le west eddar, se bousculant qui pour arranger son haik m’rama qui pour chercher son enfant. Ces femmes ennuagées de parfums divers et dont les yeux sont cernés de khol à faire fondre le plus froid des dockers à la chemla d’antan, femmes frêles et suaves mais assurées sur des chaussures noires qu’elles gardaient pour les belles occasions, femme d’Alger, mais aussi de Constantine ou de Tlemcen, en un mot femmes de chez nous.

Non ! Ce n’est pas de la nostalgie. Ce sont là nos traditions, les unes éparses d’autres enfilées comme dans un collier de perles, sûres et durables. Et ce qui fait le collier ce ne sont pas les perles, c’est le fil qui les retient c’est-à-dire la solidarité qui unissait les femmes comme le fil unit les perles. C’était l’époque où les Algériens savaient partager la misère, la seule monnaie qui permettait l’égalité, l’époque où l’on se soutenait dans la peine et où la femme servait de toiture pour la sécurité et pour l’assurance. L’époque où sans la présence de la femme à la « maison » la famille ne mangeait pas et où l’homme était perturbé et les enfants inquiets.

Non ! Ce n’est pas de la nostalgie. C’était l’époque des fêtes organisées dans une cour ou dans des chambres à matelas posés parterre et qui permettaient à la chaleur humaine de se transmettre corps à corps et par capillarité de l’esprit. Le bonheur d’être simple et de ne pas trop dépenser. Le plaisir des yeux à regarder le sandouk, coffre à fleurs multicolores ou des tentures bigarrées. Le plaisir aussi de goutter au café à l’eau de fleurs d’oranger accompagné de gâteaux de chez nous à base de semoule, de pâte de dates ou d’amandes et de miel. Cela suffisait pour délecter les palais tandis que de nos jours on s’en piffre à avaler des pâtisseries spongieuses comme faites à partir de mousse à matelas sans compter le tohu-bohu dans des salons d’hôtel sans chaleur ou bien dans des garages aménagés hideusement comme des paraphes d’insultes.

Mais quittons la fête et avançons dans cette deuxième partie. C’est la partie consacré à la vie sociale dont cette fête du mariage décrite ci-dessus. L’auteur convie le lecteur à apprécier un art de vivre de la société citadine algéroise, jalouse des ses racines et de ses liens ancestraux, et parle humainement en gardant le regard sur l’avenir.

Dans la Qaçbah zemân, la vie n’était pas un amusement mais un langage sérieux. Il est bon de signaler l’énergie narrative de l’auteur accompagné d’un rythme mélancolique de grande amplitude. Les textes tout de joie et de bonheur attirent par leur accessibilité littéraire, la subtilité des thèmes mais surtout par son esprit. « Avec un peu de saine naïveté et un brin de bon sens populaire, on peut comprendre que toute mémoire est mémoire ingénieuse ; en quelque sorte, elle est technicienne, elle fabrique la tradition de la tradition : un passé, repassé dans le présent qui reproduit le passé pour le futur qui déjà l’accueille. ».

Et c’est ainsi que l’auteur passe de l’Histoire aux traditions en nous expliquant l’art de la tradition multiple, spécifiant ce que transporte la parole , ce que signifie le geste dans leurs signifiants et surtout, ce qui fait la Casbah, c’est-à-dire pas seulement les maisons, les ruelles et les palais mais la population : l’humain. Et c’est dans la population que se construit la civilisation et que se fabrique le langage. L’auteur s’attache alors à définir les mots parmi les plus usités dans le parler algérois ancien, en les faisant ressortir dans les faits et les traits généraux de la vie algéroise d’autrefois. « Le mot est alors sais dans la situation même de la pensée et de la volonté du citadin de la Casbah ; pour beaucoup, il réveil des images peut-être oubliées ; pour beaucoup d’autres, il rend à la parole son charme imprévisible si particulier et sa valeur subjective si singulière. Le mot permet alors au langage d’exprimer tout l’espace intime de la Casbah. »

Le lecteur est invité ensuite à flirter avec le « hadri » et le « barrani »dans des opinions telles que yatakalmou bit-taçghir ou encore yaqadjmou bit-chkikoûn. Ainsi une adolescente est dite une « ‘aouitqa », un adolescent « ‘aouizeb ». Et c’est ainsi, également, que l’auteur nous restitue en page 87 les mots et les expressions du kalam zemân, du vocabulaire ancien du citadin algérois. Les mots et les expressions sont une guirlande de regroupement instructif dans les instantanés d’antan par des personnages virtuels — les gens de la Casbah — incarnés en des dialogues réalistes issus de la vie d’hier et qui se poursuivent dans celle d’aujourd’hui.

En poursuivant la lecture, on pénétrera dans la vie de Si Hamdane, on sera convié à « la fête aux mille vertus » et, dans le détail, on assistera par l’esprit et au moyen de ce livre, à la fête d’un mariage, aux noces, à la nuit de noces et aux jours suivant la nuit de noces.

Cette œuvre en deux tomes doit être dans toutes bibliothèques ainsi que dans les écoles car c’est un jardin de fleurs des champs, le champ de notre culture. Et parmi ces fleurs, deux roses belles comme sont beaux les deux tomes de « El Qaçbah, zmân. ». Et si les roses exigent d’être entretenues pour l’agrément, ces deux livres devraient agrémenter et votre esprit et votre bibliothèque.

Lecteur, j’ai laissé ce mot pour la fin. En page de couverture du deuxième tome paraît une très belle photo d’une aquarelle datant de 1835 faite par le Cdt Théodore Leblanc à Alger (qui sera blessé mortellement lors du siège de Constantine en 1837). Photo rare, dénichée par l’auteur à la Bibliothèque Nationale de France, cette aquarelle représente une jeune mariée d’Alger trônant dans un fauteuil au cours d’une taçdira.

M. Kaddour M’Hamsadji nous l’offre comme cadeau pour notre fidélité. Rappelons que Kaddour M’Hamsadji a été l’élève de Mustapha Lachraf au lycée de Boufarik, l’ami de Mammeri et l’un de ses seconds dans la première Union des Écrivains créée le 28 octobre 1963. Il a écrit de nombreux livres, dont le fameux « Jeu de la boûqâla » et le scénario du film adapté de son livre « Le Silence des cendres », réalisé par le regretté cinéaste Youcef Sahraoui. Il a également publié un essai intitulé « Concevoir une émission éducative » et d’autres œuvres littéraires dans différents genres : théâtre, roman, poésie, nouvelle, conte pour enfants, biographie, essai. Vous trouverez toutes ses œuvres sur Google, notamment sur « Kaddour M’Hamsadji – Wikipédia ».

Kaddour M’Hamsadji est né le 8 août 1933 à Sour El-Ghozlane, en Algérie. Il y a fait ses études primaires. Il a quitté très jeune sa ville natale pour aller étudier à Boufarik, puis à Alger, la ville de ses aïeux. Néanmoins, Sour El-Ghozlane constitue tout naturellement sa source essentielle d’inspiration. Dans plusieurs ouvrages, il a dit son enracinement dans sa ville natale et sa région et a chanté son attachement, sa profonde affection même, pour les gens de la vile, pour les gens de la campagne, pour tout ce qui donne l’honneur et le bonheur d’être parmi les siens. Et cette idée, Kaddour M’Hamsadji, l’enfant de Sour El-Ghozlane, l’a fait connaître, l’a fait aimer à ses lecteurs, non pas seulement à ceux de sa ville natale, mais aussi à ceux de tout le pays. C’est un écrivain originaire de Sour El-Ghozlane, certes, mais qui parle de l’Algérie toute entière; dans une de ses chroniques littéraires de presse, il a dit avec raison: « Nous sommes tous nés quelque part en Algérie. » On peut affirmer que, depuis sa première œuvre La Dévoilée, parue en 1959, soit depuis plus de cinquante ans, Kaddour M’Hamsadji a pratiqué tous les genres littéraires (théâtre, roman, poésie, conte, nouvelle, essai) et audiovisuels (presse, radio, cinéma, télévision) et dans chacune de ses œuvres, il a mis la marque de sa longue expérience personnelle de la communication audiovisuelle acquise dans le domaine général de l’éducation et de la culture. Inspecteur de l’éducation nationale, il a été sous-directeur à l’audio-visuel, puis Directeur du Centre National d’Enseignement Généralisé (CNEG) par correspondance, radio et télévision. Il est ensuite conseiller au cabinet du ministre de l’Éducation nationale, dans le domaine de la communication éducative et fonde la revue L’École demain.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s