Alger Avant. 1830.


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Les terrasses de la Casbah on découvre une vue magnifique : les yeux se reposent d’abord sur les maisons de la ville, dont les masses blanches et irrégulièrement accidentées arrivent par une pente rapide jusqu’à la Marine, et viennent se terminer au Môle et au triple rang de forts et de redoutes qui défendent les approches de la côte et du port. Immédiatement après les remparts, on n’aperçoit plus que des pierres blanches surmontées de turbans, et une myriade de petites constructions bizarres : ce sont les cimetières des Turcs, des Maures, des Juifs et des Nègres qui habitent Alger; lieux privilégiés pour la promenade des femmes, et que par cette raison on a tenus très rapprochés de la ville. L’œil, parcourant ensuite un horizon plus vaste, embrasse tout à la fois les hauteurs du Bouzaréah et du fort des Anglais jusqu’au cap Matifou, ou se termine cette large baie qui sert de limite du côté de la mer à la plaine de la Mitidja, si riche, si féconde; enfin, se repliant sur le Fahs, il contemple ces milliers de maisons de campagne entourées de bosquets d’orangers et de citronniers ou les Algériens allaient autrefois passer la belle saison, et ou se trouvaient maintenant établis les bivouacs de notre armée. Au pied du Bouzaréah, on distinguait parfaitement le jardin du dey, qui allait bientôt être transformé en hôpital militaire; et dans tous les replis de cette verdoyante colline, une foule d’habitations particulières qui reluisaient comme des perles jetées sur un fond d’émeraude.
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Au premier aspect, la vue demeurait troublée en présence des quatre ou cinq mille maisons qui composent la ville d’Alger: ce n’est d’abord qu’une masse confuse et compacte sans jours et sans issue; mais insensiblement ce chaos se débrouille, et on finit par reconnaître les voies principales qui entretiennent la circulation dans ce dédale de maisons, de bazars, de casernes et de mosquées. Deux grandes rues (Bab-Azoun et Bab-el-Oued), qui se joignent sur une place irrégulière, traversent la ville du nord au sud sur une longueur de 940 mètres. Entre ces deux rues et sur la place s’ouvre encore une rue importante, c’est celle qui conduit au port. Dans une direction opposée, la rue de la Casbah, longue, sinueuse et étroite, s’élevait abruptement en forme de rampe, de la mosquée d’Ali-Bedjnem jusqu’à la place de la Victoire, située au pied de la citadelle. Ces rues, dans leurs plus belles parties, n’ont guère que six à sept mètres de large; toutes les autres sont si resserrées, que deux hommes ne sauraient y marcher de front. Dans le quartier de la Marine et près du port, les rues sont disposées avec quelque régularité, et se coupent souvent à angles droits; mais ailleurs, et surtout dans la partie haute de la ville, elles forment un vrai labyrinthe; tortueuses, escarpées, on y gravit à chaque pas des degrés, on y rencontre une multitude d’impasses; souvent même elles se transforment en sombres tunnels où les rayons du jour ne pénètrent que par leurs extrémités. Aucune de ces rues, à l’exception de celles de Bab-Azoun et de la Casbah, n’était pavée; toutes offraient, à des distances très rapprochées, d’immenses cloaques où croupissaient des chiens morts et des immondices de toute espèce.
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Ce qui empêchait de saisir au premier coup d’œil les détails de cette masse de constructions, c’est que toutes les maisons sont bâties sur le même modèle, c’est qu’aucune n’a de façade extérieure et ne se distingue par des ornements d’architecture particuliers ; la seule différence qui existe entre elles consiste dans les dimensions, car c’est toujours et partout, chez le pauvre comme chez le riche, un quadrilatère à un étage surmonté d’une terrasse ou d’un toit plat. Au-dessus de la porte d’entrée, quelques maisons ont un balcon entièrement recouvert de treillages en fer ou en bois, peint en vert et tellement serré, que du dehors il est impossible de distinguer les traits de la personne qui se trouve derrière. Dans les habitations de la classe riche, la cour intérieure est spacieuse et pavée en marbre blanc; elle a une fontaine et un jet d’eau: Des colonnes gothiques, torses, également en marbre, soutiennent une galerie qui sert de communication aux divers appartements du premier. Un vestibule formant un carré long se trouve immédiatement après la porte d’entrée: c’est là que le maître de la maison reçoit ses amis avant de les admettre dans les appartements intérieurs. Les marches de l’escalier qui conduit à la galerie sont très hautes; elles sont revêtues de carreaux de faïence ornés de dessins de diverses couleurs. Les chambres des femmes sont décorées avec goût; le plafond, en bois sculpté, offre des cartouches et des rosaces d’un dessin quelquefois très pur et très original. Ces ornements peints en rouge, en bleu, ou dorés, recevant obliquement la lumière, produisent mille reflets capricieux qui en rehaussent encore le mérite. Nulle part on ne voit ni tableaux, ni gravures, ni tapisseries; seulement, quelques glaces bien rares. En revanche, tout autour de la chambre règne un large divan recouvert d’étoffes de soie; le jour il sert de siège, et de lit la nuit. Les habitations de la classe inférieure sont distribuées de la même manière; mais ici la brique est substituée au marbre, les nattes de jonc aux tapis moelleux, les bancs de bois ou de pierre aux élastiques divans. Les pauvres, surtout ceux des faubourgs, n’ont pour habitations que des huttes d’une malpropreté repoussante.
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Les boutiques d’Alger, car il est impossible de donner le nom de magasins aux misérables échoppes dans lesquelles demeurent accroupis la plupart des marchands, sont fermées sur la rue à hauteur d’appui; on n’y entre pas; les acheteurs se tiennent dehors; le marchand seul est en dedans, assis les jambes croisées, et presque toujours il peut, sans se lever, atteindre à tous les rayons sur lesquels sont placées ses marchandises. Il ne faut demander à ces marchands aucun objet de luxe ni de goût: du tabac, des pipes, du sucre, du café, des épices, des étoffes de laine et des tissus de coton, des calottes rouges de Tunis, des essences, des verroteries d’Italie de forme bizarre, quelques fichus de soie de Smyrne, des ceintures de brocart à fleurs et à franges d’or de fabrique algérienne, et au milieu de tout cela de sales étaux de bouchers et de fruitiers, puis des rues entières remplies de cordonniers et de fripiers vendant les plus dégoûtantes défroques: voilà ce qu’offraient la plupart des quartiers marchands. La partie supérieure de la ville, celle qui se trouve entre la Casbah et la rue Bab-Azoun, paraissait peu fréquentée, les rues presque désertes ; on n’y rencontrait que quelques vieilles femmes entièrement enveloppées de longs voiles de laine, ou bien des jeunes Négresses qui allaient à la fontaine n’ayant pour tout vêtement qu’une grande pièce de toile de Guinée à carreaux blancs et bleus, dont elles se drapaient de la tête aux pieds d’une manière gracieuse et piquante. Telle était la ville d’Alger en 1830; nous indiquerons plus tard les nombreux changements qu’elle a subis.
Par Léon Galibert.

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