Entrevue De Bourmont Avec Hussein Pacha.


03b

Nous nous sommes livrés à cette espèce de digression que nous avons jugée indispensable; maintenant nous allons reprendre le fil de notre histoire.

L’ex-dey d’Alger, qui pendant quelques jours avait cru que M. de Bourmont viendrait lui faire une visite, attendait paisiblement dans une maison particulière cette marque de déférence. On lui fit comprendre que le général en cher ne lui accorderait jamais une telle satisfaction, et qu’il était d’ailleurs de son intérêt de provoquer une entrevue, car il avait encore beaucoup d’objets précieux à réclamer. Ces motifs décidèrent Hussein à comprimer son orgueil et à demander une audience; M. de Bourmont mit la meilleure grâce du monde à la lui accorder.

Le jour désigné, plusieurs aides de camp du général en chef, le consul et le vice-consul de France, allèrent prendre le dey et l’accompagnèrent à pied jusqu’à la Casbah, où il se rendit monté sur un très beau cheval arabe richement caparaçonné; cinquante Turcs, Maures ou Nègres, formaient son escorte. Hussein paraissait supporter son malheur avec résignation. Quoique âgé de soixante-trois ans, il était encore plein de vigueur ; son costume était d’une extrême simplicité : il ne portait de broderies ni sur son manteau ni sur ses autres vêtements; un burnous blanc était négligemment jeté sur ses épaules, et un turban en cachemire cramoisi couvrait sa tête. Partout sur son passage on lui rendit les honneurs militaires: en entrant dans la Casbah, la garde lui présenta les armes et les tambours battirent aux champs.

Le général en chef le reçut dans la grande cour; après l’avoir embrassé affectueusement, il l’invita à déjeuner, et le fit asseoir le premier à table. Hussein mangea peu et ne but point de vin, malgré l’invitation réitérée que lui en fit le général. Au commencement du repas, il n’avait pu se défendre d’une certaine émotion; on lui en demanda la cause : « Que voulez-vous, répondit-il en souriant, je suis peu habitué à de telles réunions, je me remettrai bientôt…. » En effet, il fut pendant tout le reste du déjeuner d’une sérénité parfaite. On lui parla de son prochain départ sans qu’il témoignât la moindre surprise; sa réponse était toute prête : il désigna l’île de Malte pour le lieu où il désirait se retirer; mais une lettre du président du conseil avait prévenu M. de Bourmont que les relations de la France avec le cabinet britannique étant devenues moins amicales, on ne pouvait consentir à ce que le dey choisît, comme lieu de retraite, une contrée soumise à la domination anglaise. Lorsqu’on lui eut fait sentir qu’il fallait renoncer à son projet, il n’insista point, et désigna Livourne. M. de Bourmont lui donna l’assurance qu’il y serait transporté immédiatement.

Hussein réclama ensuite une somme de trente mille sequins qui était restée dans ses appartements, et dont la capitulation lui faisait espérer qu’il ne serait pas frustré. Cette somme, ainsi que nous l’avons dit plus haut, avait été déposée dans les caveaux de la Casbah; le général en chef, qui l’ignorait, répondit qu’il ordonnerait des recherches, et que tous les engagements qui avaient été pris seraient fidèlement tenus. Cette réponse bienveillante gagna la confiance du dey, et le rendit plus communicatif; il donna à M. de Bourmont quelques indications sur les revenus de la régence, sur les sommes que lui devaient les beys: « Car, ajouta-t-il, quoique mes tributaires, ils ont reçu de moi plus d’argent qu’ils ne m’en ont versé. » il ajouta à ces détails quelques renseignements sur le caractère des diverses races qui habitent la régence, et sur la foi que l’on pouvait avoir en leurs promesses.

« Débarrassez-vous le plus tôt possible, lui dit-il, des janissaires turcs : accoutumés à commander, ils ne consentiront jamais à vivre dans l’ordre et la soumission. Les Maures sont timides, vous les gouvernerez sans peine; mais n’accordez point une entière confiance à leurs discours. Les juifs qui se sont établis dans ce pays sont encore plus lâches et plus corrompus que ceux de Constantinople; employez-les, parce qu’ils sont très intelligents dans les affaires fiscales et de commerce; mais ne les perdez jamais de vue; tenez toujours le glaive suspendu sur leurs têtes. Quant aux Arabes nomades, ils ne sont pas à craindre: les bons traitements les attachent et les rendent dociles et dévoués; des persécutions les aliéneraient promptement; ils s’éloigneraient avec leurs troupeaux sur les plus hautes montagnes, ou bien ils passeraient dans les états de Tunis. Pour ce qui est des Kabyles, ils n’ont jamais aimé les étrangers: ils se détestent entre eux; évitez une guerre générale contre cette population guerrière et nombreuse, vous n’en tireriez aucun avantage. Adoptez à leur égard le plan constamment suivi par les deys d’Alger, divisez-les, et profitez de leurs querelles. Quant aux gouverneurs des trois provinces, ce serait de votre part une bien grande imprudence que de les conserver: comme Turcs et comme mahométans, ils ne pourront que vous haïr. Je vous recommande surtout de vous tenir en garde contre Mustapha-bou-Mezrag, bey de Titery : c’est un fourbe; il viendra s’offrir, il vous promettra d’être fidèle, mais il vous trahira à la première occasion. J’avais résolu depuis quelque temps de lui faire trancher la tête; votre arrivée l’a sauvé de ma colère. Le bey de Constantine est moins perfide et moins dangereux: habile financier, il rançonnait très bien les peuples de sa province, et payait ses tributs avec exactitude; mais il est sans courage et sans caractère; des hommes de cette trempe ne peuvent pas convenir dans des circonstances difficiles, je viens d’en faire la triste expérience. Le bey d’Oran est un honnête homme, sa conduite est vertueuse, sa parole est sacrée; mais, mahométan rigide, il ne consentira pas à vous servir; il est aimé dans sa province, votre intérêt exige que vous l’éloigniez du pays. » Malgré leur extrême justesse, tous ces conseils furent méconnus.

Avant de quitter pour la dernière fois son ancienne demeure, le dey exprima le désir d’entrer dans le salon d’audience. M. de Bourmont l’y conduisit, et l’autorisa même à faire retirer, tant de cette pièce que de toutes les autres parties de la Casbah, les objets qu’il avait à cœur de conserver. Hussein choisit les plus belles armes, et fit enlever des pièces d’étoffes de Lyon, ainsi que les housses en velours des coussins et des divans. Ce jour-là et les deux jours suivants, des hommes à son service usèrent largement à leur profit de l’autorisation qui avait été accordée; presque tous les objets qu’ils emportèrent furent vendus à des Juifs, et achetés plus tard par des Français.

La visite de Hussein avait duré près de quatre heures; il sentit qu’il n’était pas convenable de la prolonger plus longtemps et témoigna le désir de se retirer. M. de Bourmont lui serra la main, et les officiers de l’état-major général l’accompagnèrent jusqu’à la porte extérieure de la Casbah. Avant de sortir, Hussein les remercia avec affabilité, il leur adressa même quelques mots gracieux; mais lorsqu’il fut seul avec son escorte, des larmes vinrent trahir la fermeté de son âme; il se couvrit un instant le visage avec son burnous, et regagna sa demeure triste et pensif, le cœur rempli d’amertume.
Par Léon Galibert.

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2 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. ragouter
    Mai 14, 2013 @ 10:13:24

    slm mais ya pas les cultures et si se serai mieu presenter ca donnerai en vi de lire mais la c tt coller bon slm et fai un effort!!

    Réponse

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