LA PRINCESSE MÉTIDJA. Légende du village de Sainte-Amélie, commune de Douéra.


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Ici, les chiens! — Cessons la chasse.
En vain, sur l’haouch Ben Omar,
Des sangliers on suit la trace…
Je sens comme un lourd cauchemar.
Tout m’ennuie, et le front me pèse.
Regardons, cessant de marcher,
Près de ce puits, assis à l’aise,
Ce petit village à clocher.
Où diable s’en va-t-on chercher
Pour le nommer Sainte-Amélie,
Lorsque l’on trouve, à chaque pas,
Ces restes que jamais n’oublie
Tel pour qui Rome eut des appas!
Que fais-tu là sur ces ruines,
Arabe!… Eh quoi! voilà du sang!…
— De quel regard tu m’examines.
D’un meurtre je suis innocent.
Je suis consumé par la fièvre;
Ma main faible immola déjà
Un coq, un mouton, une chèvre
A la Jnounn de la Métidja.
Auprès de ce puits solitaire
La fièvre m’a pris aux cheveux,’
Et me prépare un lit sous terre…
Car la Jnounn est sourde à mes vœux.
Roumi ne pose pas ton arme
Pour t’asseoir sur ces gazons frais;
De la fontaine crains le charme!
Gardes-toi d’y boire à longs traits!
Bien avant le’temps du Prophète,
Ces décombres, — ces murs si laids,
Dans les airs supportaient le faîte.
Et les balcons d’or d’un palais.
On y buvait à pleins calices;
Une Sultane de beauté,
— Métidja — faisait ses délices
D’y donner l’hospitalité.
Quand un hôte entrait dans les salles,
Laissant au perron son chameau,
Des nègres prenaient ses sandales,
Dans l’étuve il devenait beau.
L’étranger, après un doux somme,
Revêtait des haïcks bien blancs,
— Buvait de cette eau qu’on renomme, —
Mangeait des dattes et des glands.
Les danses, les jeux, la musique,
Remplissaient le palais de bruit,
Et la clarté d’un feu magique
Le faisait voir de loin la nuit.
Le voyageur parfumé d’ambre,
D’huile de rose et de jasmin,
Sans lumière, au fond d’une chambre,
Était amené par la main.
Dans des rideaux un divan sombre
Gisait sous un dôme étoile.
Ses doigts, en s’égarant dans l’ombre,
Rencontraient un sein dévoilé…
Surpris, debout devant la couche,
Il sentait trembler ses genoux…
Une bouche aspirait sa bouche…
On l’enchaînait de nœuds bien doux…
Au sortir de l’alcôve obscure,
A l’aurore, le lendemain,
L’étranger cherchait sa monture
Pour continuer son chemin.
Mâchant ses lèvres au portique,
Son chameau, gardé d’un chaoux,
Sous mille fruits, — trésor rustique,
Cachait ses bosses aux poils roux.
Acceptant ces dons volontaires,
Sans demander qui les chargea.
Il allait vanter dans les douaires
Le château de la Métidja.
De jolis enfants, de beaux pages,
Aux entours promenant leurs pas,
Conviaient les passants sauvages;
Mais quand ils n’en amenaient pas,
L’éclat des fanaux à fleurs roses,
Les coups frappés au derbouka,
Redoublaient, aux salles mi-closes,
Avec les parfums du moka.
Puis, chaussant des mailles légères,
Les baboudjs de maroquin noir,
La Reine allait par les bruyères
Chercher des hôtes au manoir.
Quand la Jnounn fut vieille, enlaidie,
Seule elle habita ce séjour;
Car une lente maladie ..
Minait ceux qui hantaient sa cour.
Leur cœur tombait en défaillance,
Ressentant des transports ardents;
Leur chair était bleue… une transe
De froid faisait claquer leurs dents.
Bientôt un feu brûlait leur lèvre,
Semblait pétiller dans leurs yeux!
Les malheureux avaient la fièvre….!
Leur délire rêvait ces lieux.
Près de cette eau, si fraîche à boire,
Quelques instants je m’endormis
En écoutant l’antique histoire
De la Jnounn et de-ses amis.
Vers la belle de la légende
Je reviens…. toujours mal depuis….
En lui présentant mon offrande
Je me suis penché vers le puits.
De mon front j’écartais la gaze…
J’ai vu, dans les plis d’un linceul,
La Jnounn s’élancer de la vase,
Me regardant, la mort dans l’œil!

Poèmes algériens et récits légendaires Par Victor Bérard – 1858.

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