Promenade et redécouverte de la Casbah d’Alger par Abderrahmane Zakad.


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C’était l’époque où les Algériens savaient partager la misère, la seule monnaie qui permettait l’égalité, l’époque où l’on se soutenait dans la peine…

Promenade et redécouverte de la Casbah d’Alger par Abderrahmane Zakad

Lorsque notre ancien et le sage Kaddour M’Hamsadji m’avait fait la confidence qu’il comptait écrire un livre sur la Casbah et ses traditions, j’avais été pris d’une joie immense de savoir qu’enfin quelqu’un — et pas des moindres — allait s’intéresser à cette Casbah tant criée et décriée, pour l’y pénétrer avec la raison et le cœur et non pas avec la passion stérile qui fausse le regard, sclérose la mémoire et embrouille les souvenirs. Son expérience, sa large érudition et surtout ses recherches donnent à juger à sa juste valeur cette œuvre en deux tomes sur la Casbah. Une œuvre qui marquera la littérature algérienne et qui fera date.

Après tant de livre écrits, essentiellement inspirés par notre patrimoine immatériel, Kaddour M’Hamsadji nous propose cette-ci, en plus de la genèse et de l’Histoire de la Casbah, les résultats de ses « fouilles » portant sur cette médina depuis les origines, sur son urbanisme, ses traditions, ses coutumes et ses fêtes, autant de belles choses des esprits d’autrefois.

C’est là une joyeuse et instructive promenade dans les 528 pages que renferment les deux tomes, promenade dans un labyrinthe déchiffré pour la découverte de l’immense trésor que recèle la Casbah, parfois dans des choses hermétiques et qu’il faut envisager aujourd’hui comme parcelle vivante d’un millénaire de traditions.

Dans les livres de Kaddour M’Hamsadji on relève cette volonté de l’auteur de faire connaitre la vérité et la réalité avec précision dans un souffle évocateur. Et pour ceux qui cherchent des points d’appui, on est totalement en confiance car si dans le silence l’auteur a tant de choses à dire, le lecteur, lui, entend s’y retrouver.

Et l’auteur, dans un travail de miroir, avec du recul et de la pudeur et aussi avec précision et la justesse des mots, dit tout dans cette ouvrage où les tableaux sont d’une humilité retenue sur la vie des gens d’El Qaçba, zemân.

Les textes accrochent par la qualité d’écriture sur fond urbanistique, sociologique et quelques fois scientifique comme les mécanismes calculés qu’entreprendraient l’ingénieur pour la précision, l’urbaniste pour l’ordre et l’amplitude ou pour l’agronome, le fonctionnement de la « mémoire » génétique du règne animal ou végétal. Ici, il s’agit de la mémoire d’une ville, la Casbah tant aimée tant chantée et aussi tant pleurée lorsque les dégradations commencèrent à la mettre bas, paraphées par des monticules entremêlés de gravas, de pleurs et aussi de souvenirs.

A – Dans le premier tome l’auteur avertit qu’il tente de retrouver « Alger, autre fois » avec les yeux d’aujourd’hui, c’est-à-dire à partir d’une mémoire exhumée. Il confesse « qu’il se fie à ses souvenirs d’enfance et à des informations pieusement glanées auprès de quelques anciens algérois (femmes et hommes) à la mémoire encore plus ou moins bellement conservée. C’est aussi au moyen de lectures dans des ouvrages rares, dispersés, souvent superficiels et toujours de hasard qui ont plus d’une fois avivé sa curiosité jusqu’à ce qu’il y trouve quelques bonne idée à développer davantage ».

Après les explications du système de transcription qu’il juge nécessaire d’inclure pour la compréhension, l’auteur remonte jusqu’à la genèse de la Casbah en se posant la question sur l’origine exacte de la cité « El-Djazair » en l’abordant par « l’île aux mouettes », puis dans une promenade historique embellie par le charme de la parole humaine. Il nous rappelle Eikosim-Icosium. Il nous raconte les péripéties de Zîrî Ibn Menad et de son fils Bologgin qui fonde « trois villes, l’une sur le bord de la mer, appelée Djazair-béni-Mezghanna ; l’autre sur la rive orientale de l’oued Chlef, appelée Miliana ; la troisième porte le nom de Médéa. » Puis, la lecture nous mène jusqu’à Sultân Djezâir de la période ottomane que l’on peut traduire par « Alger, la Ville-Sultane, l’une des plus villes de la Méditerranée des XVI-XVIII° siècles ».

Mais la Casbah que l’on connait aujourd’hui, nous apprend l’auteur, a été commencé en 1516, par ‘Aroudj et achevée, en 1590 sous le pacha Khedar. Elle a remplacé en renommée, la primitive Casbah berbère, « el-Qaçba el-Qadi ma ».

Et c’est à partir de cette Casbah ottomane jusqu’à celle d’aujourd’hui que l’auteur analyse le site d’« El Ouata au Djebel ». Il s’étend sur son évolution en nous restituant la vie urbaine, en nous décrivant la physionomie ancienne des rues et des places, allant jusqu’aux détails des boutiques, des fontaines, des édifices religieux, des écoles, de sites caractéristiques et bien sûr de la maison algéroise. Une agréable promenade historique, une intrusion urbanistique dans le bâti, dans les boutiques de l’artisanat et dans la vie sociale avec quelques noms de rues oubliés d’El-Qaçba, zemân, la Casbah d’autrefois.

Le livre renferme une cartographie instructive et des photos judicieusement choisies dont certaines sont inédites d’autres prises par l’auteur à Nice comme celle intitulée « Le boulet turc de 1853 » paraissant en page 65 du tome 1, preuve que l’auteur s’est dépensé pour que son livre soit un témoignage et non pas construit sur le déchiffrement d’un palimpseste pour des incantations mais comme monnaie d’échange à des pensées claires.

B – Dans la partie ethnologique du deuxième tome — surtout celle concernant le mariage, les fêtes et les pratiques sociales — l’auteur ne nous fait pas la morale mais tente de percer le secret de la formation morale. Il expérimente d’abord sur sa propre conscience cette analyse pénétrante avant de la porter sur les autres en nous faisant promener dans le plus extraordinaire voyage et péripéties qui ont marqué cette médina.

Je me souviens du jour où, rendant visite à l’auteur, je le trouvai perturbé. Il était alors en plein écriture de son livre. En réponse à ma question sur son état moral et de santé, il me répond qu’il n’arrivait pas à régler un problème. Quel était ce problème ? Il s’agissait « seulement » de ce qu’il ne trouvait pas le texte original de la chanson « Abqâw ‘alâ khir » que chantait Fadila Dziria. Je lui proposai de lui acheter un CD. Il refusa car la chanson contenue dans un CD ou dans les anciens disques pouvait ne pas être l’original. Il voulait un texte certifié original. Pendant plusieurs mois, il s’était démené pour contacter les spécialistes et fouiller dans les archives de l’ENTV. Il rencontra Ahmed Serri et Abdelakader Chaou en ma présence. Personne n’était sûr de l’originalité du texte jusqu’au moment où, après de minutieuses recherches auprès de vieilles dames algéroises et des informations recueillies et complétées chez Mohammed Réda Guechoud et dans un ouvrage de l’ethnographe Joseph Desparmet (1905), il a réussi à reconstituer « abqâw ‘alâ khîr » très valablement.

Kaddour a sauvé ce texte ; il nous le restitue dans son originalité. Je vous en transcris une partie. Voilà tout Kaddour, voilà l’intellectuel honnête, soucieux de vérité, voilà l’artisan du bel ouvrage.

« Abqâw ‘ala khir » : Qui ne se souvient pas de cette chanson de fin de fête, du départ, de cette chanson de toujours que nous gardons dans notre mémoire ? Oui, un départ heureux de fin de fête, dès la nuit tombée où les femmes lancent leurs youyous en même temps que leurs salutations, allant et venant dans le west eddar, se bousculant qui pour arranger son haik m’rama qui pour chercher son enfant. Ces femmes ennuagées de parfums divers et dont les yeux sont cernés de khol à faire fondre le plus froid des dockers à la chemla d’antan, femmes frêles et suaves mais assurées sur des chaussures noires qu’elles gardaient pour les belles occasions, femme d’Alger, mais aussi de Constantine ou de Tlemcen, en un mot femmes de chez nous.

Non ! Ce n’est pas de la nostalgie. Ce sont là nos traditions, les unes éparses d’autres enfilées comme dans un collier de perles, sûres et durables. Et ce qui fait le collier ce ne sont pas les perles, c’est le fil qui les retient c’est-à-dire la solidarité qui unissait les femmes comme le fil unit les perles. C’était l’époque où les Algériens savaient partager la misère, la seule monnaie qui permettait l’égalité, l’époque où l’on se soutenait dans la peine et où la femme servait de toiture pour la sécurité et pour l’assurance. L’époque où sans la présence de la femme à la « maison » la famille ne mangeait pas et où l’homme était perturbé et les enfants inquiets.

Non ! Ce n’est pas de la nostalgie. C’était l’époque des fêtes organisées dans une cour ou dans des chambres à matelas posés parterre et qui permettaient à la chaleur humaine de se transmettre corps à corps et par capillarité de l’esprit. Le bonheur d’être simple et de ne pas trop dépenser. Le plaisir des yeux à regarder le sandouk, coffre à fleurs multicolores ou des tentures bigarrées. Le plaisir aussi de goutter au café à l’eau de fleurs d’oranger accompagné de gâteaux de chez nous à base de semoule, de pâte de dates ou d’amandes et de miel. Cela suffisait pour délecter les palais tandis que de nos jours on s’en piffre à avaler des pâtisseries spongieuses comme faites à partir de mousse à matelas sans compter le tohu-bohu dans des salons d’hôtel sans chaleur ou bien dans des garages aménagés hideusement comme des paraphes d’insultes.

Mais quittons la fête et avançons dans cette deuxième partie. C’est la partie consacré à la vie sociale dont cette fête du mariage décrite ci-dessus. L’auteur convie le lecteur à apprécier un art de vivre de la société citadine algéroise, jalouse des ses racines et de ses liens ancestraux, et parle humainement en gardant le regard sur l’avenir.

Dans la Qaçbah zemân, la vie n’était pas un amusement mais un langage sérieux. Il est bon de signaler l’énergie narrative de l’auteur accompagné d’un rythme mélancolique de grande amplitude. Les textes tout de joie et de bonheur attirent par leur accessibilité littéraire, la subtilité des thèmes mais surtout par son esprit. « Avec un peu de saine naïveté et un brin de bon sens populaire, on peut comprendre que toute mémoire est mémoire ingénieuse ; en quelque sorte, elle est technicienne, elle fabrique la tradition de la tradition : un passé, repassé dans le présent qui reproduit le passé pour le futur qui déjà l’accueille. ».

Et c’est ainsi que l’auteur passe de l’Histoire aux traditions en nous expliquant l’art de la tradition multiple, spécifiant ce que transporte la parole , ce que signifie le geste dans leurs signifiants et surtout, ce qui fait la Casbah, c’est-à-dire pas seulement les maisons, les ruelles et les palais mais la population : l’humain. Et c’est dans la population que se construit la civilisation et que se fabrique le langage. L’auteur s’attache alors à définir les mots parmi les plus usités dans le parler algérois ancien, en les faisant ressortir dans les faits et les traits généraux de la vie algéroise d’autrefois. « Le mot est alors sais dans la situation même de la pensée et de la volonté du citadin de la Casbah ; pour beaucoup, il réveil des images peut-être oubliées ; pour beaucoup d’autres, il rend à la parole son charme imprévisible si particulier et sa valeur subjective si singulière. Le mot permet alors au langage d’exprimer tout l’espace intime de la Casbah. »

Le lecteur est invité ensuite à flirter avec le « hadri » et le « barrani »dans des opinions telles que yatakalmou bit-taçghir ou encore yaqadjmou bit-chkikoûn. Ainsi une adolescente est dite une « ‘aouitqa », un adolescent « ‘aouizeb ». Et c’est ainsi, également, que l’auteur nous restitue en page 87 les mots et les expressions du kalam zemân, du vocabulaire ancien du citadin algérois. Les mots et les expressions sont une guirlande de regroupement instructif dans les instantanés d’antan par des personnages virtuels — les gens de la Casbah — incarnés en des dialogues réalistes issus de la vie d’hier et qui se poursuivent dans celle d’aujourd’hui.

En poursuivant la lecture, on pénétrera dans la vie de Si Hamdane, on sera convié à « la fête aux mille vertus » et, dans le détail, on assistera par l’esprit et au moyen de ce livre, à la fête d’un mariage, aux noces, à la nuit de noces et aux jours suivant la nuit de noces.

Cette œuvre en deux tomes doit être dans toutes bibliothèques ainsi que dans les écoles car c’est un jardin de fleurs des champs, le champ de notre culture. Et parmi ces fleurs, deux roses belles comme sont beaux les deux tomes de « El Qaçbah, zmân. ». Et si les roses exigent d’être entretenues pour l’agrément, ces deux livres devraient agrémenter et votre esprit et votre bibliothèque.

Lecteur, j’ai laissé ce mot pour la fin. En page de couverture du deuxième tome paraît une très belle photo d’une aquarelle datant de 1835 faite par le Cdt Théodore Leblanc à Alger (qui sera blessé mortellement lors du siège de Constantine en 1837). Photo rare, dénichée par l’auteur à la Bibliothèque Nationale de France, cette aquarelle représente une jeune mariée d’Alger trônant dans un fauteuil au cours d’une taçdira.

M. Kaddour M’Hamsadji nous l’offre comme cadeau pour notre fidélité. Rappelons que Kaddour M’Hamsadji a été l’élève de Mustapha Lachraf au lycée de Boufarik, l’ami de Mammeri et l’un de ses seconds dans la première Union des Écrivains créée le 28 octobre 1963. Il a écrit de nombreux livres, dont le fameux « Jeu de la boûqâla » et le scénario du film adapté de son livre « Le Silence des cendres », réalisé par le regretté cinéaste Youcef Sahraoui. Il a également publié un essai intitulé « Concevoir une émission éducative » et d’autres œuvres littéraires dans différents genres : théâtre, roman, poésie, nouvelle, conte pour enfants, biographie, essai. Vous trouverez toutes ses œuvres sur Google, notamment sur « Kaddour M’Hamsadji – Wikipédia ».

Kaddour M’Hamsadji est né le 8 août 1933 à Sour El-Ghozlane, en Algérie. Il y a fait ses études primaires. Il a quitté très jeune sa ville natale pour aller étudier à Boufarik, puis à Alger, la ville de ses aïeux. Néanmoins, Sour El-Ghozlane constitue tout naturellement sa source essentielle d’inspiration. Dans plusieurs ouvrages, il a dit son enracinement dans sa ville natale et sa région et a chanté son attachement, sa profonde affection même, pour les gens de la vile, pour les gens de la campagne, pour tout ce qui donne l’honneur et le bonheur d’être parmi les siens. Et cette idée, Kaddour M’Hamsadji, l’enfant de Sour El-Ghozlane, l’a fait connaître, l’a fait aimer à ses lecteurs, non pas seulement à ceux de sa ville natale, mais aussi à ceux de tout le pays. C’est un écrivain originaire de Sour El-Ghozlane, certes, mais qui parle de l’Algérie toute entière; dans une de ses chroniques littéraires de presse, il a dit avec raison: « Nous sommes tous nés quelque part en Algérie. » On peut affirmer que, depuis sa première œuvre La Dévoilée, parue en 1959, soit depuis plus de cinquante ans, Kaddour M’Hamsadji a pratiqué tous les genres littéraires (théâtre, roman, poésie, conte, nouvelle, essai) et audiovisuels (presse, radio, cinéma, télévision) et dans chacune de ses œuvres, il a mis la marque de sa longue expérience personnelle de la communication audiovisuelle acquise dans le domaine général de l’éducation et de la culture. Inspecteur de l’éducation nationale, il a été sous-directeur à l’audio-visuel, puis Directeur du Centre National d’Enseignement Généralisé (CNEG) par correspondance, radio et télévision. Il est ensuite conseiller au cabinet du ministre de l’Éducation nationale, dans le domaine de la communication éducative et fonde la revue L’École demain.

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Le Cireur.


CIREUR

Cinquante ans après… : grenadine amère.
« L’ALGERIE DES CHIMERES, le film qui remuera le couteau dans la plaie L’Emir Abdelkader s’est-il réellement rendu ?
La vraie opération «ANSEJ» ou comment s’offrir une colonie »

Durant les dernières années de la guerre de libération, ma famille habitait aux limites d’Alger, près de Sidi Yahia. Quand il se rendait au centre-ville, mon père m’emmenait parfois avec lui et les courses ou les visites aboutissaient toujours au square Bresson (auj. Port Saïd), et précisément au «Glacier», où officiait Da Amar, cousin de mon père.
Prendre les trolleys de la RSTA avec leurs deux longs bras courant le long des lignes électriques et leurs receveurs et chauffeurs en chéchia stamboul, traverser les grandes rues d’Alger où, dans la foule, flottaient alors plus de chapeaux de paille ou de feutre, était pour moi un véritable voyage.
Arrivés au Square, le ravissement était là : les arbres denses et leurs milliers d’oiseaux, la façade de l’Opéra qui me fascinait. J’avais droit à des grenadines à l’eau, parfois un «créponné au citron» et, possiblement, une balade à dos d’âne, comme le racontait récemment mon cher confrère Merzac Bagtache. Cette récompense équestre était associée à de bons résultats scolaires. Comme si l’on voulait nous signifier qu’il fallait être intelligent pour monter sur un âne ! J’attendais impatiemment ces jours d’expédition vers un monde différent, grouillant de vie et de couleurs.
Mais, mes yeux d’enfant ne tardèrent pas à s’ouvrir sur un spectacle particulier : celui des cireurs de chaussures. Ils étaient un peu plus âgés que moi ou le paraissaient. Leurs vêtements étaient en loques et couverts de poussière et de cirage. Sur le square, devant le «Tantonville», à la rue Bab-Azzoun, sur le Front de Mer et tous les environs, ils criaient à s’époumoner : «Ciri m’siou ! Ciri !». Des hommes les interpellaient : «Yaouled !». Ils se jetaient alors au sol et posaient la boîte en bois qu’ils portaient en bandoulière.
Celle-ci servait autant de support à leurs brosses, chiffons et cirages que de marchepied aux clients, généralement européens, mais pas uniquement, si je m’en souviens bien. Je remarquais aussi que, le plus souvent, les «cirés» jetaient leur pièce de monnaie ou la laissaient tomber à la verticale, aussitôt happée par une petite main. Je supposais que c’était pour ne pas se salir en touchant les petits doigts gris à force de cirer.
Mais je ressentais l’idée que ces enfants étaient des «intouchables», même si j’ignorais alors ce mot comme l’existence de cette caste indienne chargée des tâches les plus immondes.
Je les voyais donc cirer, crier, cirer à nouveau, crier encore, courant dans tous les sens, leurs visages maigres et fatigués, creusés par la misère. Depuis, les grenadines et les «créponnés» prirent pour moi un goût de honte et d’amertume, non dénué de culpabilité. J’avais six ans par là. Je savais que nous étions colonisés, comme on peut le comprendre à cet âge, confusément et presqu’instinctivement, quelque part entre le «Nous» et les «Autres».
Ces cireurs furent pour moi une révélation. Elle entraîna une prise de conscience précoce qui donna à mon père du fil à retordre pour répondre à mes innombrables questions. D’où venaient-ils ? Qui étaient-ils ? Avaient-ils des parents ? Pourquoi étaient-ils tous des «Nous» et pas des «Autres» ?
A chaque descente en ville, j’observais ces cireurs. Leur découverte fut suivie, lors d’un voyage en famille, par la terrible vision des nuées d’enfants qui, sous le pont ferroviaire de Sidi-Aïch, attendaient qu’on leur jette des morceaux de pain du train !
En 1987, j’allais couvrir le quarantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde pour le mensuel Parcours Maghrébin. Ce fut l’occasion d’un long périple à travers plusieurs villes de ce fabuleux sous-continent. J’avais croisé les petits cireurs indiens qui s’ingéniaient à placer discrètement une saleté sur votre chaussure avant de vous offrir leurs services.
Victime à Bombay de leur stratagème, j’ai traîné la saleté jusqu’à trouver un robinet public pour l’enlever moi-même. Car, de ma vie, ne pouvant oublier les «yaouled» du square Bresson, je ne me suis jamais fait cirer les chaussures, sinon par les machines que l’on trouve dans certains hôtels.
J’ai essayé parfois de me convaincre qu’en-dehors du contexte dans lequel j’avais connu cette pratique, cela pouvait être considéré après tout comme un service aussi noble et utile que celui d’un cordonnier ou d’un dégraisseur. Mais mon esprit s’est toujours révulsé à cette idée.
L’image du cireur m’est toujours restée attachée à la peine et au sentiment d’injustice que j’avais éprouvés, enfant. D’ailleurs, dans toutes les langues et cultures, l’expression «cirer les chaussures de quelqu’un», certes figurative, est le symbole d’une déchéance et, plus grave encore, d’une soumission.
De retour d’Inde, mes souvenirs réveillés, j’avais essayé de me documenter sur les cireurs d’Alger. Puis, j’ai poursuivi cette recherche à chaque fois que j’en ai eu l’occasion, notamment avec l’apparition d’Internet. Ce que j’avais perçu dans mon jeune âge n’était qu’un aspect de la réalité. En-dehors de faire reluire les cuirs, ces cireurs avaient été utilisés de bien des manières. On les avait d’abord transformés en personnages de cartes postales et de caricatures pour produire un folklore bon enfant et en faire des sortes de poulbots parisiens, façon indigénat.
On les montrait heureux de leur situation dans des mises en scène parfaitement étudiées. J’imagine qu’on les arrangeait, qu’on époussetait leurs costumes, leur glissait des pièces pour jouer cette comédie du bonheur, comme pour d’autres personnages des «scènes et types». Peut-être a-t-on utilisé les mieux portants d’entre eux, sinon des mannequins… Car, dans ma mémoire lointaine, mais marquée, ils étaient plutôt faméliques et tristes, durs et amers. Des photographies réalistes sont venues confirmer mes souvenirs.
J’ai découvert qu’ils avaient fait l’objet, en 1942, d’une chanson de Maurice Chevalier intitulée Ali Ben Baba. Le texte, apparemment débonnaire, reflète bien la vision que l’on voulait donner d’eux : «Dans la ville d’Alger/ On voyait circuler/ Un tout petit cireur/ Joli comme un cœur// Il cirait par-ci/ Il cirait par-là/ Quel petit amour/ Qu’il y avait là// Toujours soigné, toujours bien lavé/ Une fleur dans ses cheveux frisés/ Il n’arrêtait pas/ Ali Ben Baba// Quand on le regardait travailler/ Rue d’Isly en plein milieu d’Alger/ On le montrait du doigt/ Ali Ben Baba// Il possédait le secret du joli travail bien fait/ Il était aussi charmant qu’excellent commerçant/ Toujours soigné, toujours bien lavé/ Une fleur dans ses cheveux frisés/ On souriait à Ali ben Baba/ A la banana rhanana !/ Rhanana !/ Ali ben baba/ Trabaja la Moukère/ Trabadja bo// Il cira tant et tant/ Il eut tant de clients/ Qu’il s’en vint à Paris/ Loin de son gourbi».
Par la suite, Ali Ben Baba devient un riche patron, s’attirant toutes les «Fatma de Paris», vivant tel un «vrai pacha», etc. Inutile de commenter
Image d’Epinal de l’Algérie, les cireurs ont été aussi utilisés politiquement. Le 24 mai 1958, alors qu’Alger est en ébullition et que la IVe République française s’écroule, préparant le retour du général de Gaulle, une motion d’un «Comité de Salut public des Yaouled» est publiée et adressée au Gouverneur général, Soustelle.
Ses prétendus auteurs sont cinquante cireurs hébergés dans une «Maison des Yaouled». A quoi pouvait servir celle-ci s’ils continuaient à cirer ? Ils souhaitent que leurs camarades, «des centaines d’autres» précisent-ils, soient pris en charge dans des foyers comme le leur. Le texte affirme surtout qu’ils veulent «être bons Français dans une Algérie qui, au milieu de la joie, n’oublie pas ses misères».
A chaque fois que je découvre quelque chose sur ces enfants qui ont marqué mon enfance, je suis toujours surpris par leur terrible et extraordinaire utilisation pour le tourisme colonial et la propagande.
Rare exception, celle de Mireille Miailhe, peintre communiste qui expose à Paris, en 1953, ses dessins sur le procès des membres de l’O.S. et la condition du peuple algérien. «Qui pouvait mieux dire que les dessins de Mireille Miailhe l’épouvantable existence des enfants algériens à l’époque de la colonisation, celle des petits cireurs de chaussures des rues d’Alger ou celle des enfants sans école…», écrira Henri Alleg. A Alger, comme dans toutes les villes d’Algérie, ils contribuaient, à leur corps défendant, au grand cirage du système colonial.
Quand vint l’Indépendance, en cet éblouissant juillet 1962, je me trouvais parmi les millions d’enfants algériens participant activement à la liesse. Ces journées furent pour moi l’apothéose de la joie. Plus tard, j’appris par mon père qui me savait sensible à leur sort, que les cireurs avaient été réunis pour mettre le feu à leurs boîtes et entrer à l’école.
Ma joie monta de plusieurs crans. Plus tard encore, j’appris, par plusieurs témoignages, que cela avait commencé à la Salle Pierre Bordes (auj. Ibn Khaldoun). Hadj Omar, futur metteur en scène brechtien du TNA et frère du grand chanteur et compositeur, Missoum, père de la chanson moderne algérienne, avait interprété Des roses blanches pour ma mère, l’histoire d’un petit cireur de La Casbah à la recherche de médicaments pour sa mère mourante.
Devant les spectateurs en larmes et dans un concert de youyous, le président Ben Bella, présent dans la salle, serait monté sur scène et aurait annoncé alors la décision de mettre fin à la situation des enfants cireurs. Aujourd’hui encore, certains rattachent cet acte à toutes les mesures démagogiques qui furent prises alors. C’est leur droit, d’autant qu’on ignore comment se poursuivit ou non l’opération.
Comme c’est le mien, dans ma mémoire d’enfant de l’indépendance, de conserver ce fait comme un acte d’une formidable grandeur. Et de le considérer, dans ma conscience d’adulte, comme un exemple rare d’effet de l’art sur la réalité.
Il se trouve que mon dentiste, Mohammed, a placé en face de son fauteuil une photographie d’un de ces «yaouled». A chaque fois que je me résous à aller chez lui, elle déclenche en moi tant d’émotion et de souvenirs qu’elle atténue la douleur des soins.
Avant-hier, cinquante ans après l’indépendance, c’est à eux que j’ai pensé, me demandant ce qu’étaient devenus tous ces cireurs de ma génération. J’ai pensé aussi qu’en les appelant «yaouled», ce qui signifie enfant, on avait en quelque sorte tracé le destin essentiel de toute la descendance indigène, ce nom étant appliqué aussi aux porteurs de couffins.
Le Glacier est fermé depuis des années. Quand je passe devant son rideau rouillé, l’odeur de la grenadine d’antan me remonte au nez avec ses douceurs et son amertume. Je regarde les vendeurs de devises alentour. Seraient-ils les descendants des cireurs d’autrefois ?
J’ai donc pensé à eux sans les convoquer dans mon esprit. Ce sont eux qui s’y sont invités. J’ai pensé à eux et à tous ceux qui se sont levés et sont tombés pour que notre Algérie, qui nous fait tant de bien et tant de mal, vive enfin. 
Ameziane Farhani EL WATAN le 07.07.1

LA LÉGENDE DU MARABOUT DE SIDI-BEL-ABBÉS.


II était une fois, un saint homme que l’on appelait Bel Abbés (le fils de Abbés), un descendant (chârîf) du Prophète Mohammed (sur Lui, la Bénédiction et le Salut d’Allah) par son grand-père, arrivé de Mekka (La Mecque) pour apporter la Parole d’Allah au Maghreb.
Bel Abbés avait accompagné à Tlemcen son père qui y enseignait à la médersa de la ville. C’est alors qu’Allah lui aurait donné l’ordre de porter sa Parole aux tribus de la plaine de la Mékerra : Amarnas et Ouled-Brahim, tribus arabes arrivées au Maghreb vers 1052 avec les Beni Hillal mais faisant partie de la confédération des Ma’qil.
Sa mission est un plein succès. En obéissant aux Lois d’Allah prêchées par Bel Abbés qu’on appelle alors le marabout Sidi Bel Abbés, les indigènes connaissent la paix et la prospérité.
Mais voilà que le Démon (qu’il soit lapidé) prend aussi les apparences d’un marabout et parvient à faire chasser Sidi Bel Abbés par les indigènes trompés par lui. Ce dernier doit se sauver et il se cache dans la forêt de Messer au sud de la ville actuelle.
Et c’est alors que, punition divine, se succèdent épidémies et famines dans les tribus. Amarnas et O. Brahim comprennent leur erreur et ils vont chercher Sidi Bel-Abbès pour le ramener parmi eux. Le saint homme retrouvé, chaque tribu le veut pour elle seule et c’est la guerre qui va être gagnée par les O. Brahim qui veulent alors s’emparer de Sidi Bel Abbés. Mais ce dernier leur échappe en se transformant en une colombe qui prend son vol et qui ira se poser, ensuite, sur la rive gauche de la grande boucle de la Mékerra, où le marabout reprend sa forme humaine. Témoins de ce miracle, Amarnas et O. Brahim se réconcilient et c’est ainsi que Sidi Bel Abbés va poursuivre son apostolat et son œuvre de paix jusqu’à sa mort en 1780. II sera, alors, enterré dans un mausolée (en arabe : Qoubba) qui portera son nom, sur la rive gauche de la boucle de la Mékerra, là-même où s’était posée la colombe (3).

SOUVENIRS.


ALGER AUTREFOIS.


Portrait.La Casbah d’Alger.


casbah d ‘Alger
une ruelle de la casbah avec ses mouvements de va et viens ,une femme descendant au marché faire ses courses ,une autre qui discute le prix de la marchandise que propose le marchand.

Portrait. Villa Et Jardin d’Algerie.


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